lundi 15 janvier 1996

Mahabalipuram, quatre-vingt-dix-septième jour,


Lita, Chris et Sally, les Australiens de Puri, sont arrivés ici et je me retrouve dans la même situation que souvent à Paris. Les amis de longue date réclament une intimité que j’ai commencé à partager avec d’autres. Un des camps est automatiquement déçu, quand ce ne sont pas les deux à la fois. J’aime compter pour les gens, et, comme rien n’est gratuit, j’essaye de rendre le même sentiment en échange. Est-ce moi qui donne aux personnes la sensation de compter pour moi plus qu’ils ne font réellement ou bien ces derniers, qui attendent plus, se trompent eux-mêmes et croient un moment recevoir plus que ce que je donne vraiment ? J’essaierai à Goa de garder suffisamment mes distances pour ne pas tomber dans le même dilemme.
            Quel ennui !
Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui se suffisait à lui seul, qui m’apportait tout ce que j’appréciais chez les autres. Faut-il renoncer à certaines jouissances pour donner l’exclusivité à celui qui apporte le plus ? Déjà difficile en amour et combien plus en amitié ! Si je disais qu’il faut apprendre à se satisfaire de ce que l’on a, je crois que je le suis, j’ai beaucoup. Que les autres soient satisfaits de moi en est une autre moins évidente. N’est-ce pas là justement l’idée de garder ses distances, ne pas se préoccuper de ce que les autres attendent de vous ? On dit : « Je vous cherchais ! », quand, en fait, on ne cherchait qu’un prétexte pour échapper à d’autres. On est contents de trouver ceux qui nous permettent de quitter les « ennuyeux » que la politesse et le savoir-vivre nous interdisaient d’abandonner sans raison mais ce n’est que reculer pour mieux sauter, on est bientôt prisonnier des nouveaux, alors on retourne aux premiers !

dimanche 14 janvier 1996

Mahabalipuram, quatre-vingt-seizième jour,


On visite des temples, on se nourrit dans la rue, on observe la nature. On apprend la simplicité et la beauté de la vie ethnique et on prend des distances avec la misère. On rentre chez soi et l’Inde a été une expérience merveilleuse. Cependant peu imaginent ou ont l’occasion d’apercevoir la vie quotidienne de la bourgeoisie indienne. Les touristes vont dans les endroits pour touristes et si par chance il n’y a pas de touristes, ce sont des endroits où il n’y a que des pauvres. Les Indiens aisés ont un mode de vie proche du nôtre et cela n’est pas le but de nos vacances que de voir la copie de notre quotidien. 
Visiter ce parc d’attractions pour enfants après la ferme aux crocodiles et les grottes du tigre était plus intéressant qu’il n’y paraissait. C’était la première fois que j’avais l’occasion d’aller dans un endroit sans touristes où seule la « middle class » semblait admise. Uniquement des gens heureux, des enfants qui ne faisaient que jouer et dont aucun ne semblait devoir travailler pour ses parents, un monde à part ! Tous ces gens n’ont pas vraiment l’air d’exister dans les endroits touristiques, ils ne se mélangent pas à la classe ouvrière. Lorsqu’on les rencontre dans des endroits de luxe où sont aussi les touristes, ils perdent leur identité d’Indiens en tant que curiosité ethnique puisqu’ils nous ressemblent tellement et nous ne faisons même pas attention à eux, mais se retrouver dans un lieu réservé, une sorte de ghetto, était étrange.

vendredi 12 janvier 1996

Mahabalipuram, quatre-vingt-quinzième jour,


C’est un peu toujours la même histoire. J’ai rencontré Léo sur le train vers Puri où il m’a présenté Katherine, de Zurich, avec qui il avait partagé une chambre à Calcutta. Katherine et Téra, de Winnipeg, se sont rencontrées sur la même ligne, et on a décidé de voyager ensemble. Je les croise à Mahabalipuram et je passe tout mon temps avec elles. Avec Téra surtout, dont la conversation est très « entertaining ».
 Possibilité de mettre de l’humour en parlant des choses sérieuses, de faire du non-sens comme à propos de la chasse aux écureuils que l’on peut acheter empaillés à tous les coins de rue. Je ris toute la journée, la vie est facile ! J’ai aussi retrouvé Einir, la « trekkeuse » du Sugat Hôtel à Katmandou, avec plaisir. C’est une compagnie très différente de celle des Australiens de Puri. Nous formons un groupe où j’ai une part active, où je ne suis pas seulement spectateur.

jeudi 11 janvier 1996

Mahabalipuram, quatre-vingt-quatorzième jour,


 Puri me manque un petit peu, mais la présence des locataires du « Broad-Lands » à Madras facilite un peu l’intégration dans le village. On se croise à la plage, on visite ensemble le temple aux aigles blancs sacrés, on se retrouve au festival de danse et on se donne rendez-vous le lendemain pour le lever du soleil. Mon voyage est devenu très social. Ce n’était pas seulement le ponctuel du groupe des Australiens à Puri, c’est aussi la réponse à un besoin après ces trois mois de voyage. Je me demande si en rentrant à Paris, je rentrerai aussi systématiquement en contact avec mes voisins de bar, restaurant, logement ou encore transports en commun. Je risque peut-être d’affronter un peu de réticence !

mercredi 10 janvier 1996

Mahabalipuram, quatre-vingt-treizième jour,


  J’ai quitté Madras avec six nouveaux costumes et mon humeur s’en est trouvé excellente toute la journée. J’ai pris une chambre pour une semaine et je le regrette déjà. C’est bruyant et sans confort, tout l’opposé de Madras, au moins c’est très bon marché. Sinon le village est assez agréable mais sans cette intimité où il faisait bon ne rien faire  à Puri, il y a beaucoup de tourisme organisé. Un bus de retraités peut débarquer dans votre restaurant si vous avez eu le malheur d’en choisir un pour occidentaux.