mardi 31 octobre 1995

Katmandou, vingt-et-unième jour,

Même la lecture de la fiction peut devenir impossible lorsque l’on décide d’être réel. Journée passée chez les brodeurs. Aucune activité touristique. Goûté les raviolis de buffalo à la vapeur.

lundi 30 octobre 1995

Katmandou, vingtième jour,

De la possibilité d’un parallélisme entre la société actuelle et la civilisation antique.
Pour obtenir la démocratie la plus satisfaisante, est-il besoin d’une majorité d’esclaves au service d’une élite minoritaire. Les constructeurs automobiles allemands ne peuvent plus assurer les coûts d’une production nationale. Les « têtes » restent dans les bureaux en Allemagne pendant que la main d’œuvre est recherchée dans le tiers-monde. Pour pouvoir garder la haute infrastructure sociale des pays d’élite, il semble que l’utilisation de populations dépourvues de cette infrastructure soit nécessaire. Dans quelle mesure les pays producteurs d’ « esclaves » sont-ils dépendants des « démocraties » ? Ont-ils l’opportunité d’ « affranchir » leur population ?
De l’inutilité des pinces à linges quand deux cordes sont tendues enroulées l’une sur l’autre : le linge peut être « pendu » entre chaque !

dimanche 29 octobre 1995

Katmandou, dix-neuvième jour,

Des forces équilibrantes. Autour de moi, tout est tellement étranger et différent, et pourtant il est tellement facile d’être rationnel. On pourrait croire que la déraison est toute proche d’un univers où rien ne fait appel aux cadres de références habituels, la solitude ne pouvant qu’accentuer les sentiments, mais bien au contraire toute une journée à aligner des chiffres, échafauder des projets de financement et trouver des solutions nouvelles aux problèmes de base ne semblent pas du tout contradictoires. Tout devient d’une clarté presque ennuyeuse. Ou alors, n’est-ce pas le dernier avertissement que tout va mal, comme ce mieux avant la fin. Si c’était simplement la volonté de l’esprit de balancer le fantastique par le terre-à-terre. J’avais avant de partir quelques velléités d’écrire une petite fiction du genre tourmenté, mais je le crois tout bonnement impossible. Il est bien plus facile de trouver un nom original à cette association à laquelle je pense depuis si longtemps. Je suis assez fier de : « Le CLAC » (Centre de Loisirs et d’Activités Culturelles) ! C’est spirituel, (j’entends à connotation sexuelle cachée), sans être prétentieux ; c’est aussi une onomatopée imagée facile à mémoriser.
La journée n’aura pas été perdue, d’autant qu’elle aura comporté également la visite de cette « Kaiser Library », véritable petit musée en soi à la gloire des années du colonialisme. Tigres empaillés par-ci, photos coloriées par-là et tenues de safari pour tous les portraits.
De la rencontre de Matthew en bas de mon hôtel. C’est un événement que j’attendais et auquel je pensais quotidiennement. Il me paraissait donc logique que ce serait moi qui le reconnaîtrais mais il semblerait que je ne sois pas doué pour cette activité. Peu importe, si même en pleine nuit et à des milliers de kilomètres de mon domicile, on peut me reconnaître. J’attends après le petit-déjeuner de demain !

samedi 28 octobre 1995

Katmandou, dix-huitième jour,



Que Katmandou ressemble à Saint-Tropez était une chose à laquelle je ne m’attendais pas ! Pourtant ce sont deux endroits qui ont été à la mode en même temps, alors il se peut qu’il y ait vraiment des similitudes. Mon hôtel par exemple ne peut pas m’empêcher de penser à l’hôtel Sube sur le vieux port de Saint-Tropez, je suis aussi au cœur de la vieille ville et l’hôtel s’appelle Sugat, les rues de Thamel, qui montent, ont quelque chose des côtes qui montent à la Citadelle. Aller aujourd’hui à la piscine de l’hôtel de l’Annapurna avait, dans le rangement des matelas par le plagiste par exemple, une consonance « pampelonnesque ».

vendredi 27 octobre 1995

Katmandou, dix-septième jour,

Si les Indiens rêvent de Michael Jackson, les Népalais rêvent de « Metallica » et de « Guns and Roses » ! Les « branchés » népalais portent des bottes de cavalerie à bouts carrés et des blousons de cuir noir. L’occident est présent partout ici. Un immense Marché Malik chaque jour de la semaine, toute l’année !
J’ai trouvé ma terrasse à Katmandou. Les pèlerins faisaient leurs ablutions rituelles sur les bords du Gange, contre les touristes achetant le cuivre, l’argent et le bois sculpté, entre les temples moyen-âgeux de la place principale du vieux Katmandou. Moins spirituel peut-être mais plus vivant, quelle histoire peut bien inventer ce vendeur au sujet de ce bol de bronze, fait-il tinter la pureté du métal par une chiquenaude ou bien dévoile-t-il quelque motif érotique gravé ? Et cette soupe que seuls des népalais achètent, est-elle semblable à cette soupe à base de pois que l’on peut obtenir sur la place Jamal el Fna à Marrakech ?

jeudi 26 octobre 1995

Katmandou, seizième jour,


J’écris « Katmandou, seizième jour », et je voudrais écrire « Katmandou, premier jour ». La ville est vraiment intéressante, un mélange de « seventies » européennes avec un peu de l’Inde, un peu de la Chine, des vacances en Grèce et un je-ne-sais-quoi de spirituel. Je vais vraiment essayer de prendre des cours de yoga. Il faut bien occuper le temps libre et c’en est un moyen assez tentant. La journée difficile et fatigante me laisse sans idée, et je ne peux penser qu’à pouvoir obtenir une chambre dans cet hôtel avec terrasse pour demain matin.

mercredi 25 octobre 1995

Bénarès, quinzième jour,


Peut-être la dernière nuit avec vue sur le Gange. Qu’apportera demain ? L’angoisse du départ mêlée à la lassitude du même endroit chaque jour. La vie pourrait s’arrêter là sans aucun problème, les choses ont l’air éternelles ici, fixées dans le temps. Le contact avec les autres touristes est aujourd’hui plus satisfaisant, photographe de l’agence Gamma, Londoniens, quelques paroles échangées sans aucune chance de poursuite. C’est un peu le contre-pied de la superficialité mondaine occidentale, ici on se croit obligé de dire des choses importantes, sinon on ne dit rien.
Que restera-t-il dans la mémoire, des rencontres d’une heure ? Sûrement autant que de ces partenaires sexuels d’une nuit. Ce n’est pas très précis, c’est une impression, quelque mélange de sueur, d’alcool ou autre, qui laisse l’idée qu’il s’est passé quelque chose.

mardi 24 octobre 1995

Bénarès, quatorzième jour,

Vingt-quatre heures d’ « Interzone » ! Pause à Bénarès.

lundi 23 octobre 1995

Bénarès, treizième jour,

Le temps est organisé et il fait bon ne rien faire. Treizième jour en Inde et fête de la lumière finissant sur une éclipse de soleil, tous les prétextes sont réunis pour un peu de changement. Mes compagnons de Diwali seront français. Quelle dimension le Gange apportera-t-il à la particularité de ce jour qui n’en a aucune en Europe. Curieux comme les gens qui restent un certain temps ici parlent tous de la même façon, lentement, haché. Le rythme de l’éternité, si présente ici, s’est-il déjà introduit dans leur conversation ?
Plusieurs des ouvriers de l’Ashram d’à côté m’ont regardé prendre le soleil, quelle bizarrerie occidentale doit leur paraître cette manie de vouloir être bronzé !
L’image de cet enfant changeant une ampoule presque aussi grosse que sa tête s’est gravée dans mon esprit. Les doigts si longs et si fins autour du bulbe, déjà sous contact mais pas encore fixé, formant comme une châsse au joyau de cette lumière orangée.
Après une courte tentative de manger avec les doigts, « à l’indienne », l’utilisation de la cuillère a bientôt retrouvé tout son sens. Les gens éduqués en Inde ne mangent pas avec les doigts, pourquoi nous autres, touristes, devrions-nous nous comporter comme les gens les plus ordinaires ? Sous prétexte d’intégration ethnique ? Ou alors serait-ce pour nous faire pardonner d’être si obscènement riches ? J’ai des fois le sentiment que les traditions concernent principalement la classe non éduquée qui ne connaît pas, ailleurs, les usages différents. Les autres acquerraient une sorte de culture internationale de plus en plus universelle, fruit du mélange de plus en plus rapide des civilisations. Je parle anglais, je mange avec une fourchette, mais je sais utiliser des baguettes, je vois les films dans leur version originale, je vis dans les dernières années du deuxième millénaire.

dimanche 22 octobre 1995

Bénarès, douzième jour,

Premier vrai lever de soleil sans nuages ce matin. Tout finit par être très agréable quand on sait ne pas être impatient. Les journées s’organisent ; aujourd’hui rentrer à la pension en bateau au soleil couchant, demain envoyer des lettres et visiter le marché aux textiles, après-demain Diwali, le surlendemain éclipse et envoi de toutes mes breloques encombrantes déjà achetées. Le jour suivant sera le départ pour Katmandou. Ce petit rythme est ponctué de divers repas et de bains de soleil. Pas aujourd’hui la grande méditation ! Pourtant la vue est splendide et je suis presque seul à la pension. Aujourd’hui sera un jour pour écrire aux amis, il faut que j’évite les jours de méditation pour cette activité, histoire de ne pas les effrayer.
Mon humeur était très prosaïque auparavant et il a suffit d’une petite promenade sur les berges du Gange et d’un retour en barque pour sentir affluer la spiritualité. Mon attitude a changé, « Namaste » et « Happy Diwali ! » sont mes réponses aux sollicitations de tous, avec assez de succès d’ailleurs. Les Indiens sont assez facilement impressionnés par les Occidentaux, il semble. « You louke like indianne moovie star ». Je suis conformément à mon habitude vêtu de noir, mes cheveux sont courts et brillantinés, très loin de la tenue vestimentaire des autres touristes.
Le Gange, les veilleuses flottant à sa surface comme des guirlandes de lumière, ses musiques, ses chants, ses bûchers.
Le « Lassi Spécial », spécial !

samedi 21 octobre 1995

Bénarès, onzième jour,

Premier jour de quiétude à Bénarès. Les quelques jours vont finalement vite passer je crois.
De l’amour et l’argent. Si la journée est vite passée, c’est que je n’ai pas cessé d’acheter et de marchander les prix tout du long. En étant acheteur, on se sent nettement plus intéressant mais en fait c’est de l’intérêt artificiel ; le vendeur s’intéresse à lui-même et à son profit dont nous ne sommes qu’un intermédiaire. C’est déjà pas mal en fait ? « Hélo, watte ize ior néme ? » Même si ce n’est pas directement pour l’argent, ça n’a rien à voir avec de la curiosité. « I have méni frendz ine Frrance… » Et le carnet d’adresse de touristes s’ouvre où s’étalent toutes ces destinations qui les font rêver, où l’on peut entendre facilement Michael Jackson !
La vieillesse est-elle plus supportable avec de l’argent ? L’habitude de la séduction physique est-elle peu à peu remplacée par la séduction matérielle. Je ne crois pas trop avoir peur de vieillir mais par contre peur de vieillir trop vite. Etre vieux d’accord, ridicule non ! Ridicule serait de vouloir être jeune quand on ne l’est plus mais aussi de ne plus être capable de séduire. Peut-on séduire par l’intelligence, certainement, mais alors que de temps nécessaire pour un résultat peut-être très prosaïque. Je tenterais bien de séduire l’assistant de mon dentiste quand je reviendrai à Berlin. Re-séduire serait plus exact d’ailleurs, celui-la semblait déjà « bereit ». Le problème avec les enfants, c’est qu’ils n’ont pas beaucoup d’expérience, alors ils sont facilement impressionnables et donc abusables même si c’est de leur plein gré. Si l’on devient accessible, on reste difficilement une idole. Comme je me suis senti bien dans mon « Fan-Club », ce ne doit pas être si accidentel ! Le « Club du Théâtre » avait-il été un « Fan-Club » antérieur ? En avais-je été l’idole ? A l’époque, je ne voyais que le côté culturel de la chose, et ne me préoccupais pas de ces détails. Maintenant, ce serait différent, pourrais-je totalement nier le besoin que cette habitude aurait dû faire naître ?
Le paysage visuel est composé du reflet de quelques lueurs sur le Gange, le paysage auditif est plus important, l’Ashram d’à côté résonne de bruits de cymbales et de chants plus ou moins mélodiques, s’ajoutent les quelques pétards de ces préparatifs de Diwali. Et moi je m’interroge sur mon passé, sur mes besoins existentiels : être le centre d’un cercle. Les vacances sont parfaites, j’obtiens ce que je désirais !


vendredi 20 octobre 1995

Bénarès, dixième jour,


Le Gange de ma fenêtre, la journée est un peu couverte mais la vue est merveilleuse. L’Inde des cartes postales, c’est là ! Les eaux sacrées, ce nourrisson mort gonflé comme une outre flottant à la surface, les chants des Yogis, tout est là !
Pas grand-chose à faire si ce n’est regarder le Gange. Je suis là pour huit jours, j’attends l’éclipse de soleil sur le fleuve, pourvu que ce ne soit pas nuageux !
Je vais avoir le temps d’écrire, c’est pour ça que je suis parti. Je vais établir un petit programme de la semaine pour ne pas tomber dans la peur du lendemain !

jeudi 19 octobre 1995

Bénarès, neuvième jour,


Les aéroports deviennent pour moi une routine, quelque chose de banal. Prendre le train a un côté plus excitant, on se sent en vacances, on a du temps à perdre, on arrive au cœur historique et social des villes. Les aéroports sont un peu privés de cette dimension, l’on y rencontre que des gens comme soi, en transit, c’est nulle part, mais ça vient de, et ça va quelque part. C’est un peu le purgatoire des villes modernes, en attendant d’aller au ciel, on a déjà un peu quitté la terre.
Je crois que j’ai trouvé une nouvelle position de repos : celle de l’Indien sur la voie ferrée vers Jaipur, les jambes croisées avec les bras croisés par-dessus, mais non au niveau des poignets, mais plutôt des coudes. Je crois qu’il y a une photo de moi à Sintra dans cette position déjà. Pas vraiment une nouveauté alors, mais nouveau toutefois la façon de l’établir comme fixe. On a toujours besoin de justifier nos nouvelles habitudes par une ancienneté inexacte, référant à un fait accidentel à ce moment-là, plus qu’à une répétition déjà régulière. Trouverai-je quelqu’un pour me photographier dans cette position insolite dans quelque endroit mythique indien ?
J’aime quand les indiens me trouvent différent des autres touristes. « Black, black, black, é ! misteur… » « Iou louque véri smarte » « Mai aille dro ze disign of ioure djaquette » « You louque like a moovie star… »

Bien sûr que ce n’est pas ce qu’ils pensent, mais ils ne disent pas les mêmes compliments à tout le monde. Est-il si évident que ce soit ceux-là qui me fassent plaisir ?

mercredi 18 octobre 1995

Agra, huitième jour,

Petite visite éclair au Taj Mahal. La première impression était celle d’un Sacré-Cœur amélioré, puis ensuite, vu de l’autre côté du fleuve sablonneux, une version indienne d’un château en bord de Loire. Le petit jardin et la serre dans petit « cloître » étaient un ravissement. Peut-être parce que déserts, peut-être par la régularité des structures laissées à l’abandon. Une sorte de minimalisme. Peu de couleurs et un motif se répétant sans fin, les arcades de brique rouge par exemple et les accompagnant, les colonnes, massives et pourtant banales car toutes pareilles. Plus de présence donc dans les irrégularités. La seule asymétrie dans cet ensemble constitué par le joyau indien, la tombe du mari, n’est-elle pas l’affirmation de sa supériorité par rapport à sa femme « tant aimée », dont la tombe est tellement inscrite dans cette volonté de symétrie qu’on la remarque moins ?
Ai décidé aujourd’hui de voir l’éclipse sur les eaux du Gange. J’attends beaucoup de cet événement et ne sais pas si ces deux jeunes françaises rencontrées à l’hôtel seraient en fait les bienvenues.

mardi 17 octobre 1995

Jaipur, septième jour,

Enfin l’endroit où je désirais arriver le premier jour : « le Palais du Vent ». Profitant du prétexte d’écrire, je me suis assis en face de ce « Kolosse » nordique. La sexualité me dérange un peu ces dernières heures ; après ce rêve érotique avec le fils de la famille royale du Népal et ma mère me disant de faire attention aux choses dont je n’étais pas maître. La relative quiétude dont je jouis ici n’a pas forcément simplifié la nature de mes excitations, bien au contraire semble-t-il !
Le Palais du Vent est désert, j’attends une intervention de mon vis-à-vis, deux mètres au plus, qui continue imperturbablement à écrire des cartes postales. D’où peut-il bien venir ? Les Birkenstock tendraient à signifier l’Allemagne, mais la Suède ou les Etats-Unis me viendraient plutôt à l’esprit. C’est bientôt le moment, pause…
Le nordique était australien, discuté ensemble – la même façon que Frédéric à Delhi de hacher les phrases, leur donnant à chacune plus d’importance que réelle -. Chef à Sydney !
« éé, iou véri strong ! » « ande ior frende, ze bodi-bilder… »J’aurais bien partagé ma quiétude à l’hôtel pour une tasse de thé avec lui.
Revenir seul à l’hôtel, mais grande conversation avec Naheem, mon logeur. Et combien coûte ça et ça ? C’est drôle, on part en Inde pour trouver des choses vraies et authentiques et la seule question qu’on peut vous poser là est le prix que peut bien valoir une télévision « Goldstar » dans votre pays !

lundi 16 octobre 1995

Jaipur, sixième jour,


Pourquoi partir d’un endroit où l’on se sent si bien. Sans doute parce que l’inconnu, le futur, a toujours la capacité de faire plus rêver que le connu, le présent. Il se pourrait que j’attende un peu trop de ce périple à Katmandou. Pourrai-je trouver là-bas un endroit aussi reposant qu’ici ? Reste à savoir si l’immense repos éprouvé n’est pas seulement le résultat du contraste avec l’immense agression subie. Non, il y a vraiment quelque chose de différent ! Les paons, les écureuils tigrés, les vaches sacrées, se promènent librement dans le jardin, pendant que les chiens en sont chassés. J’ai eu aujourd’hui le malheur de demander mon petit déjeuner à l’extérieur, cela m’a été heureusement gentiment refusé ; comment ne pas apprécier ce petit moment de solitude avec le grand-père Maharadjah présent dans tous les encadrements. Je finis mon thé sur la terrasse, comme hier, et c’est bien suffisant, je peux écrire, ou plutôt pianoter sur mon petit agenda électronique. Clic-clic—clic-clic, et toute une vie s’organise.
C’est mon premier jour vraiment agréable, ballade de trois heures à dos d’éléphant, visites des dédales du « Amber Palace », expérience du bus public. C’était donc le jour pour enfin écrire. Contact avec ma réalité, appel de Damien aussi à mon hôtel. C’est la journée de la réalité, user mais ne pas abuser. J’ai de ce fait moins d’énergie pour fantasmer sur moi-même et l’existence ou la non-existence d’un bonheur lié à l’enfance.

dimanche 15 octobre 1995

Jaipur, cinquième jour,

J’ai dû être en fin de compte plus touché que je ne l’aurais voulu par ce garçon d’hier. J’avais aujourd’hui une appréhension réelle à sortir. Ma pension, de plus, est tellement calme que je n’avais aucune envie de sortir. Je suis quand même sorti pour téléphoner, ai trouvé un endroit pittoresque où manger du poisson frit, ai acheté quelques t-shirts et bagues souvenirs et suis revenu en oubliant de téléphoner. J’ai réparé mon oubli un peu plus tard accompagné de mon logeur qui m’a dit ce soir être enseignant à l’école. J’habite chez des intellos !

Les journées passent vite à ne rien faire. Un peu de ménage dans mon sac, une petite sieste et il était déjà tard. Pour ne pas perdre complètement la journée, l’idée d’un film ne tenta. Là, pas mal d’occidentaux finalement ! Un peu du voyeurisme, en fait, que de rentrer dans cet immense gâteau à la crème qu’est le Raj Mandir. Il ne m’est jamais venu à l’idée de passer l’après-midi à Conforama pour trouver drôle comment certaines personnes peuvent se meubler ! C’est sûrement une question d’implication personnelle, ça me rappellerait des souvenirs d’enfance !
L’enfance doit-elle se transformer avec l’âge en une période dorée d’insouciance ? Que sont mes souvenirs d’enfance ? Cette journée avec mon frère Pascal à Ermenonville où nous avions ri à la vue d’un t-shirt un peu grossier et où la peur de dévoiler la raison de ce rire m’avait fait inventer une histoire rocambolesque à mon beau-père, qui, ayant interrogé précédemment mon frère, avait obtenu une raison bien différente évidemment, et m’avait valu je ne sais quel supplice pour flagrant délit de mensonge. Peut-être aussi cette tasse cassée, ou encore ce porte-monnaie perdu sur la route du Viniprix ? Tant de souvenirs de terreurs pour des situations anodines !
Et du fond de ma chambre de Jaipur au luxe délabré, la souvenance de moments d’enfance heureuse est impossible. Et par la suite, quels furent-ils ? Quelques mois avec Damien, qu’il aura fallu tant de temps à expier,
peut-être ce court moment dans la mosquée de Cordoue, peut-être cette terrasse de Marrakech ou encore ce bonheur artificiel de la « Love Parade 95 ». C’est peu, à mon avis. Il y a aussi cette sorte de bonheur par procuration, par l’intermédiaire des autres. Le spectacle du bonheur me rend heureux, et non pas jaloux comme certains, car souvent sa simplicité me semble carrément inaccessible.
J’avais eu le sentiment lorsque ce gamin m’avait demandé d’écouter mon « walkman », qu’il avait été déçu d’entendre les « remixes ambiant » de Massive Attack plutôt que le dernier Michael Jackson ! Ce sentiment s’est accrû lorsque mon logeur m’a demandé si j’avais une cassette de ce dernier. « Véri femous here ! » Et merde, si la promo de « Saturn » n’avait pas été épuisée, je serais devenu une idole pour la famille ! Si la sensation d’être une idole – à défaut d’être un Dieu – ne rend pas si heureux, je crois qu’elle donne tout de même la satisfaction de se sentir vivant.

samedi 14 octobre 1995

Jaipur, quatrième jour,

Le premier voyage en train entre Delhi et Jaipur est plutôt satisfaisant. Malgré la seconde classe, c’est très civilisé et calme. Bon, tous les compartiments ne sont pas comme le mien ! Chance ?! Le voyage n’est pas très monotone ; les petits arrêts réguliers sont autant de prétextes à un peu de restauration, à boire un « cay » ou à acheter des journaux. J’avais peur de m’endormir, et que pendant mon sommeil, l’on vienne s’emparer de mes bagages, mais malgré le peu de sommeil de la nuit dernière, pas d’assoupissement en vue, et les guides ont l’air d’être un peu alarmistes au sujet du vol. Mieux vaut être prévenu pour rien que le contraire ! L’observation du paysage est sans doute une des raisons de mon éveil. Il y a tant de choses à voir, la notion occidentale de taudis et de bidonvilles semble ici une allusion à quelques palaces pour nantis, en comparaison des habitations ordinaires que l’on peut voir. De plus, une puanteur s’en dégage, qu’il est difficile d’ignorer.
L’heure matinale semble réservée apparemment à déféquer. Pendant plus d’une demie heure, la vue se limitait au spectacle du postérieur d’Indiens attendant la délivrance intestinale.
La vue de cet homme assis, les jambes croisées avec les bras ballants croisés au niveau des poignets juste au dessus de la jambe supérieure : très graphique !
Finalement, le petit roupillon est venu. Relaxation trop importante certainement.
L’adresse que j’avais sélectionnée est tout simplement un paradis. J’ai cédé ma vue sur le cœur bruyant de Delhi pour un immense jardin où les klaxons ne se font presque pas entendre. J’ai choisi la petite chambre meilleur marché plutôt que la plus grande. J’espère que dans ses soixante mètres carrés je ne serai pas trop à l’étroit, moins en tout cas que dans les six d’hier !
La journée commençait si bien que je décidais d’aller par moi-même le plus loin possible en direction du centre. Le vieux Jaipur est une succession infinie de « bazaars », où les tissus sont plus intéressants les uns que les autres. Les sollicitations étaient toujours aussi nombreuses mais nuancées de petites touches intellectuelles. Et pourquoi ci, et pourquoi ça ? « Parce que voyager c’est parfois comme être au cinéma, on apprécie de n’être que spectateur ! » Mais il y avait ce jeune Indien – est-ce donc là, la fameuse fierté que l’on trouve au Radjastan – qui ne l’entendait pas cette façon, et qui ne trouvait de cesse de m’insulter et de me traiter d’impérialiste. La fuite, bien que difficile, en a été la seule issue. Et on ne se refait pas, vers l’un des plus grands palaces de Maharadjah de l’Inde.
Le Rambagh Palace apporte au moins la tranquillité de la prospérité. Il est singulier de voir ici autant de touristes si peu en contact avec la réalité. Les musiciens du jardin se feraient à coup sûr rouer de coups s’ils avaient l’impudence de réclamer la moindre roupie, même si les clients de l’hôtel les ont mitraillés de photos. Et ces élégantes indiennes à la coiffure si occidentale, dans quel collège anglais ont-elles été éduquées ? Quel est ce regard quelque peu condescendant à l’égard des touristes américains se sentant si facilement supérieurs aux pitres enturbannés ?

vendredi 13 octobre 1995

Delhi, troisième jour,

Sur ma terrasse préférée de New Delhi, j’attends désespérément qu’une chambre bon marché se libère. Je me laisserais bien tenter par un peu de luxe, je n’en aurai peut-être plus tard pas l’occasion, mais c’est encore un peu tôt je crois. Il y a malheureusement chez moi ce sentiment que tout ce qui n’est pas « Pur Luxe » est d’un niveau égal. La définition du « Luxe » reste à faire. La salle de repos avec vue est « Super Deluxe ». Peut-être seule de la notion de repos découle l’idée du « Luxe ». Le repos opposé au travail, le repos compensateur ou encore le repos de l’âme et de l’esprit. La vue est importante car elle donne une dimension au repos, importante quand la vue est dégagée. Je contemple la Connaught Place en contrebas et je me sens tranquille. Le vacarme des klaxons et le pétaradement des scooters s’est impersonnalisé, un peu comme le ronron des ventilateurs qu’on finit par ne plus entendre. Faut-il vraiment voyager ou trouver sa « room with a view » ? La vue sur la mer depuis l’immense baie vitrée de ce petit hôtel de la côte Normande est-elle méprisable comparée à celle que j’ai actuellement ? Certainement pour les habitués de la côte Normande. Le facteur temps est peut-être important aussi. La contemplation de la Manche repose peut-être un temps différent de celle de la place centrale de New Delhi…
Le soleil est fort, ma chemise aura encore ce soir des traînées blanches de sueur salée évaporée.
Voilà la fin de la journée. La visite de « Humayun’s Tomb » était sans grand frisson artistique. Les monuments sont beaux bien sûr, mais quelque chose manque, ou alors quelque chose est en trop : la permanence de la sollicitation à dépenser l’argent que les occidentaux représentent un peu trop obscènement. Dans une atmosphère calme, le plaisir serait sans doute différent.
Le jeu, le désespoir, le jeu du désespoir de la drague sur Connaught Place. Le sexe me manque-t-il ? Je pense, mais la jouissance est impossible.
De la difficulté de téléphoner. Coûts physique et financier sont de nouvelles barrières entre le monde de mon passé et celui de mon présent.

jeudi 12 octobre 1995

Delhi, deuxième jour,

Deuxième jour en Inde, et premier endroit où il fait frais et où je peux écrire en paix. Le premier jour a été un peu difficile, aucune opportunité de comprendre par soi-même comment marche la vie ici. Etre la proie de ceux dont le métier est de vivre des touristes semblait être la seule issue. Je me suis donc retrouvé successivement dans un hôtel chic hors de prix loin de tout et dans une « famille » encore plus loin de tout mais moins hors de prix. Le seul endroit que le « Lonely Planet » me donnait envie de visiter est l’ « Hôtel Height » où, déjà prendre le thé est très agréable, il y a aussi des chambres bon marché, j’essaierai d’y loger demain. C’est juste sur la Connaught Place, avec une terrasse la surplombant.
A Marrakech, il y avait déjà des situations un peu identiques. La terrasse avec vue apporte la quiétude. Le café chic, avec air climatisé, la possibilité d’écrire.
La visite de la grande mosquée de Delhi était impressionnante. Il y a quelque chose de grand dans les mosquées qui est très différent dans les églises, il est facile d’imaginer que ce soit lié au sentiment de culpabilité que le catholicisme favorise. L’infini, la pureté sont des notions qui semblent inhérentes au calme des mosquées. Il est dommage que celle d’aujourd’hui n’ait pas été épargnée par les solliciteurs de toutes sortes !
Comment définir l’état intérieur actuel, difficile ! Un peu plus « relax », c’est sûr, mais pas tant que ça. Le départ manqué depuis Paris et la nuit inattendue à Londres avaient leur charme bien sûr. La situation cependant était peu simple. J’avais quitté Micky à Berlin pour retrouver Chris à Londres, quelques mois auparavant, et je me retrouvais exactement dans la situation opposée. Croiser Olivier Delannoy n’avait pas été si étonnant. A quelle espèce puis-je appartenir ? Les voyageurs, les errants, les fuyants ? Où trouver le repos de l’âme ? En Inde, le repos du corps semble déjà difficile, qu’en serait-il de l’âme ? Quitter l’Europe depuis Londres s’était fait dans une sorte d’euphorie, dont l’origine artificielle n’était pas à exclure, mais arriver en Asie avait eu quelque chose de totalement effrayant (dont l’origine…). La seule pensée alternativement de Chris ou de Micky m’arrachait des larmes qu’il m’était dur de retenir. La raison de ce voyage n’avait peut-être pas été uniquement personnelle. L’imagination de l’aura découlant de la témérité d’un tel parcours était certainement pour part dans ma décision de partir, mais une fois arrivé, que restait-il de cette aura, elle ne réapparaîtrait seulement qu’au retour, et là, quel jeu faudrait-il jouer encore ? Faut-il toujours donner aux autres ce qu’ils attendent ? Quel est l’intérêt de les décevoir ? Puis-je exister seulement par moi-même sans l’aide du regard des autres ? Cela serait une nouvelle donnée dans mon existence qui nécessiterait encore beaucoup d’éclaircissements. J’aime encore l’idée d’être mort si personne ne pense à moi. C’est une idée de la mort qui est déjà très loin de la mort physique et médicale. Une idée où la spiritualité a sa place, et qui accepte le concept d’éternité. Le Christ est éternel c’est sûr ! Qu’il le soit par le dogme ou juste parce que le Dogme sera lu éternellement sont deux idées intéressantes.

mercredi 11 octobre 1995

Frankfort,

Et voilà le temps qui commence à prendre une nouvelle dimension. Il faut attendre, il n’y a rien à faire dans le hall de cet aéroport, écrire est la meilleure solution. Parler de soi-même comme si on parlait à d’autres, comme si d’autres allaient lire la bafouille que de toute façon on est le seul à comprendre. Doit-on se féliciter ou se plaindre d’être lu ou pas ? Comment prétendre être honnête et parler de choses vraies lorsque l’on sait qu’elles pourraient choquer et ne pas être comprises par le lecteur ? Le lecteur est-il le voyeur et l’écrivain l’exhibitionniste ? Le talent du montreur n’est-il pas de savoir satisfaire la perversité du regardeur ?
La vision de Bernard Pivot accompagné de l’assistante, réalisatrice, rédactrice, blonde super branchée en pantalons de cuir dans le duty-free de Frankfort est-elle une satisfaction ou une frustration ? Les choses profondes, les choses culturelles peuvent-elles devenir superficielles et réduites au même traitement que la nouvelle longueur des robes, l’hiver prochain ?