jeudi 30 novembre 1995

Katmandou, cinquante-et-unième jour,

Une fois de plus je maudis ce satané micro-ordinateur : treize jours de journal ont disparu. C’est bien sûr pour ne pas me maudire puisque cela faisait une semaine que je me promettais chaque jour d’aller faire imprimer le contenu de ma disquette.
La France, « La grande nation » diraient les Allemands, est un pays auquel il est agréable d’appartenir quand on voit sa prose s’imprimer gratuitement dans un endroit de luxe à l’autre bout de la terre appelé « Alliance Française », où chacun vous traite comme un personnage prestigieux, capable de parler à la perfection cette langue qu’ils aimeraient maîtriser !

mercredi 29 novembre 1995

Katmandou, cinquantième jour,

Qu’il est bon d’avoir des amis ! Après ce long trajet en bus, arriver dans son hôtel au petit matin, loin de toute civilisation habituelle, entendre « There is eight pages of fax for you ! » était inattendu. Si ma première réaction a été d’évaluer la somme exorbitante qu’allaient me coûter toutes ces pages qui auraient pu être écrites moins gros, ma joie n’en fût que plus grande de constater qu’elles étaient de différents auteurs et toutes écrites très petit!
Lire, relire, répondre… Je suis loin de vous, mais si proche, j’ai hâte de vous retrouver mais je reste encore quelques mois…

mardi 28 novembre 1995

Pokhara, quarante-neuvième jour,

Si l’on peut éprouver du plaisir en se faisant gifler, il n’y a pas de raison à n’en pas ressentir en grimpant sans mobile sur une montagne. La montée jusqu’à Sarangkot fût ardue mais agréable ! Le peu de résistance de Marie a été, en fait, un plus ; la laissant gémir et souffrir seule, je montais allègrement (qu’il est bon de ne pas fumer) en l’attendant devant un Coca frais quand l’occasion s’en présentait.
« Hé, putaing, moi jeu n’en ppeux pplus !... » - « Mais non, t’es conne, on est presque arrivés… » Après un moment difficile à transpirer comme un animal, une sorte de « second souffle » est apparu. Toute l’énergie accumulée des derniers jours a commencé à se libérer ; le besoin de courir et de crier (qu’importent les porteurs népalais sur le chemin, je ne les connais pas !) dont la satisfaction était une pure jouissance.

L’insolence de cette Israélienne dans le bus de nuit derrière moi, qui – parce que j’avais eu l’audace d’incliner mon siège en position de repos – me « bottait le cul » en glissant ses pieds entre l’assise et le dossier de mon fauteuil puis ayant été priée par moi-même de cesser, me ré inclinait dans la direction opposée par pression de ces mêmes pieds perturbateurs sur l’arrière de mon dossier. L’anti-sémitisme de ce népalais ayant pris ma défense, qui disait de l’air dont on parle d’une tare qui explique certaines bizarreries : « She is from Israël ! ». Le reniement de ses origines : « No, no, I am frrom Gerrmany ! »

lundi 27 novembre 1995

Pokhara, quarante-huitième jour,



Parler avec Marie, ou plutôt à Marie est assez gratifiant en fait. Si l’habitation divine est encore loin, on se sent un peu l’âme d’un prédicateur, « renonce à tes péchés de dépenses velléitaires, apprends des langues étrangères, parcours le monde !... » Je ne sais pas si mes exhortations porteront leurs fruits, mais quoiqu’il en soit, elle affiche l’attitude d’un disciple zélé et j’aime ça ! « Pourquoi ce serait moi qui demanderais ça en anglais, tu peux pas le demander toi-même ! » « -Bong, j’y vé… »
Pokhara est un peu comme un gigantesque « Club Med » au milieu de l’Himalaya ; des bananiers, des palmiers, des oiseaux exotiques, des petites cahutes abritant des boutiques de paréos, des petits spectacles ethniques pendant le dîner…

dimanche 26 novembre 1995

Katmandou, quarante-septième jour,


Les népalais conduisent à gauche. Cette particularité n’est pas si particulière, les Indiens et les Anglais, ce qui n’est peut-être pas un hasard, agissent pareillement. Marcher dans les rues de ces pays est un peu perturbant, loin d’être clair que les voitures viennent du côté opposé, on ne sait généralement plus de quel côté elles pourraient arriver, et la tête s’agite en tout sens, cherchant d’où pourrait survenir le danger. Pour peu qu’il y ait des sens uniques, et la confusion atteint son comble. Il semblerait qu’une fois que certains axiomes fondamentaux, le sens de circulation en l’espèce, aient été démentis, il nous soit très difficiles de les remplacer par d’autres et d’accepter leurs conséquences, car nous luttons encore inconsciemment pour la justification de nos croyances. Ainsi, s’il nous est démontré que les voitures peuvent rouler à gauche, nous continuons à marcher à droite simplement parce que nous roulons à droite, il nous est difficile d’admettre que les gens roulant à gauche puissent marcher à gauche ! Ainsi l’on peut juger des nouveaux arrivants dans ces contrées se mouvant à gauche, à leur lutte obstinée dans une foule à contre-courant quand de l’autre côté de la rue trop étroite, se meuvent les locaux dans la même direction qu’eux. Les plus intelligents comprennent qu’en marchant à gauche, ils pourront avancer au moins à la même vitesse que la masse, les autres iront encore moins vite. Ces subtilités découvertes, on s’énerve déjà moins contre cette marée humaine peuplant les rues qui semblait en permanence contre vous. L’esprit cependant lutte encore, et ainsi ce matin croiser dans l’escalier de l’hôtel un de ces enfants chargés de toutes les sales besognes, nécessita au moins deux minutes. Réalisant que le chemin était trop étroit pour nous deux réunis, je me rangeais à droite (!) pour lui laisser le passage tandis que lui-même se rangeait à sa gauche, nous étions bloqués l’un en face de l’autre, et seuls des gestes indiquant le chemin de chacun purent nous aider – lorsque la force de l’instinct se charge généralement de ces détails, entre personnes de mêmes instincts.

Il est certains jours où il faut dépenser de l’argent et rien ne peut vraiment s’y opposer. Ainsi non content de dilapider dans des billets pour Pokhara, la commande de deux bagues d’argent serties de corail vint compléter la journée. J’ai eu toutefois la satisfaction de me sentir créatif en faisant réaliser la réplique de bijoux que je n’avais pu m’offrir en Europe – car trop chers, ce qui était bien sûr un des motifs de ma convoitise – pour une somme ridicule !

samedi 25 novembre 1995

Nagarkot, quarante-sixième jour,



Ai retrouvé avec plaisir le rythme de Bénarès, se lever à six heures, attendre le lever du soleil, puis petit-déjeuner dans la brume matinale.

Vu de Nagarkot, l’Everest est un peu décevant, parce que très éloigné, c’est juste un petit caillou entre deux montagnes à l’horizon. J’ai choisi comme observatoire le sommet de la colline où se trouve notre petit « bungalow ». Les terrasses des hôtels avoisinants paraissaient de meilleurs points de vue, mais le mien par la présence de ce petit temple – où les Népalais venaient prier et en agiter ses petites clochettes - , m’a semblé plus intéressant, malgré la végétation un peu trop luxuriante pour apprécier la totalité du paysage. Une envie d’applaudir au lever du soleil comme pour une performance exécutée avec talent dans un décor artistique.
« Save our self-esteem, don’t encourage begging ! »
 La longue marche depuis Nagarkot jusqu’à Baktapur a révélé un autre aspect du Népal : la vie agricole. Comme il est facile d’imaginer la vie en France il y a deux, trois siècles en voyant ce spectacle. Les «charrues» tirées par des bœufs, les petits villages avec des chèvres, des vaches, des poules et des chiens partout dans les rues. La religiosité est moins présente qu’en ville, peut-être réservée aux activités dominicales. Le maïs séchant en gerbe aux fenêtres, les petits piments rouges étendus sur des nattes de coco, le millet sassé par les femmes sur les places publiques. Les enfants jouent par terre et se promènent. L’apparition de touristes fait surgir ces quémandes, successivement et après chaque négation de la précédente : « Helo, one roupie ! », « Helo, one pen ! », « Helo, one sweet ! » Est-ce un jeu, ou la manifestation d’une vraie pauvreté. La férocité avec laquelle les enfants se sont emparé des maigres tranches de pain de mie que distribuait Marie, faisait penser à une horde d’enfants affamés, cependant, leurs rires et leur bonne humeur faisait penser à un nouveau jeu de leur invention. Les deux pourraient-ils être confondus ?
 Visiter le Changu Temple en chemin n’a pas apporté autant de plaisir que visité en compagnie de ma poétesse américaine. Marie n’est pas vraiment passionnée d’architecture Newari, même quand elle date du cinquième siècle j’imagine!

vendredi 24 novembre 1995

Katmandou, quarante-cinquième jour,



Ma voisine française « cool » s’appelle Marie, a un an de moins que moi et vient, cong ! d’Aigues-Mortes. Elle m’accompagne là-haut dans la montagne à Nagarkot. Elle n’est pas très jolie, travaille comme serveuse, douze heures par jour, sept jours sur sept et huit mois sur douze. Est-ce que c’est ça une vie normale ? On ne connaît jamais la vie de ces serveuses besogneuses des petites auberges dans lesquelles on s’arrête en province ! Et cela simplement parce qu’elle ne nous intéresse pas et que nous ne montrons pas de curiosité à son sujet. La vie de Marie, je n’en connais pas grand-chose, sauf ce que je lui en ai demandé, je parle plus volontiers de la mienne et réalise de temps en temps qu’elle ne dit rien. Pourquoi les films réalistes sont-ils réservés aux intellectuels et les romances hollywoodiennes aux masses ? L’attraction de l’exotisme, la pénétration d’un monde si différent du sien, un peu du voyeurisme de part et d’autre en quelque sorte. « Oh ! Moi, cong, je suis « cool », je te suis… » Difficile de satisfaire sa curiosité dans ces conditions. Les principaux plaisirs de Marie ont l’air d’être sa cigarette et son « walkman », le reste, il semble qu’elle n’ait pas le temps d’y penser. Peut-on apprendre quelque chose de l’ordinaire ou a-t-on toujours besoin de l’extraordinaire ? Marie est peut-être déjà en dehors du très ordinaire, elle fait des voyages (deux, la Martinique et l’Inde), et ne parle pas de sa vie monotone, dont elle a certainement honte. Marie est couchée à deux mètres de moi (No, no ! no double-bed, two separate-bed, please…) et je crois, apprécie plus ma compagnie que celle des pics enneigés de l’Himalaya. « Bonne nuit, Marie ! »

jeudi 23 novembre 1995

Katmandou, quarante-quatrième jour,

Trois fois dix ans pour ces quatre fois onze jours en Asie. Les appels de Michel et Micky, le silence de Damien, Dany et David. Même Christopher n’a pas appelé ! C’est un peu comme quand on fête son anniversaire, on est déçu par l’absence de quelques intimes mais on se réjouit de l’affection inattendue reçue de simples connaissances ; ainsi la moitié de l’hôtel m’a exprimé ses félicitations. Du vin, français (à défaut d’être de bonne qualité), du gâteau et des bougies plus de formidables cadeaux vinrent aussi me surprendre de la part de Robert, me rendant une dernière visite avant son départ.
Si l’achat de cette montre de gigolo est mon cadeau à moi-même, la coquille du CLAC en argent comme pendentif est un cadeau au moins aussi beau et qui plus est, moins vulgaire. Un petit bouddha en cuivre doré, qu’il me sembla déjà avoir vu quelque part, compléta la liste de mes présents. Je ne savais pas que penser de Robert que j’avais jugé imbu de lui-même et snob, sa générosité et ses petites attentions m’ont beaucoup touché.

mercredi 22 novembre 1995

Katmandou, quarante-troisième jour,


          Aujourd’hui jour J-1 avant la majorité reconnue. C’est aussi le dernier jour de « jeunesse » dans la logique des nombres. Je me rappelle, quand j’avais dix-sept ans et un peu après encore, avoir regardé ceux qui avaient plus de trente ans comme d’une autre génération alors que je me sentais encore quelque chose en commun avec leurs cadets. Je suis le même, mais les gens me regardent différemment et cela me fait changer. Je peux à partir de demain postuler à un poste de directeur de boutique sans paraître prétentieux, je pourrais aussi entendre : « Mais tu sais, il est jeune ! », en parlant de Chris qui, lui, est dans la vingtaine.
          Préparation psychologique pour franchir le cap, un peu de théâtre, bien sûr, dans tout ça. Partir pendant six mois était le plus spectaculaire, ma volonté est d’être regardé différemment, de prendre l’initiative de mon vieillissement. « Depuis son voyage, Philippe a beaucoup changé… ; je crois que ça lui a fait du bien… ; je crois que ça ne l’a pas arrangé !... » Tout, mais ne pas être oublié !
          Dîner au « Bhancha Ghar », ce qui traduit veut dire « nepalese kitchen » était en fait un peu décevant. Je m’étais un peu préparé à un dîner d’anniversaire et avais mangé avant (comme je fais toujours avant d’aller dans un bon restaurant), afin de pouvoir apprécier la nourriture pour son goût et non pour ses qualités nutritives. (Mon comportement sexuel est un peu identique, le sexe superflu est bien meilleur que le sexe par besoin, les satisfactions spirituelles contre les satisfactions physiques.) Il y avait un menu unique à volonté, si les qualités gustatives étaient présentes, les qualités nutritives étaient surabondantes, compte tenu de mon état de déjà satiété !
La cuisine traditionnelle ne devrait pas être de luxe. Manger la meilleure « poule au pot » de France pour le même prix qu’une minuscule tranche de « foie gras » chez Robuchon ne m’apporterait peut-être pas autant de plaisir. Serais-je snob ?


mardi 21 novembre 1995

Katmandou, quarante-deuxième jour,



J’ai passé la dernière journée ouverte sur le monde extérieur de la période de ma vingtaine, avec Karen. Tout comme Pashupatinath, Baktapur est un de ses endroits de prédilection. La ville est un petit peu un musée, ravagée par le tremblement de terre de 1934, elle est, depuis les années soixante-dix, progressivement restaurée par les occidentaux. Alors que Katmandou ou Patan se distinguent par leur foisonnement de temples, Baktapur est très lisse et aérée. Les rues, exclusivement piétonnes, ont toutes été récemment re-dallées de briques et donnent à la quiétude engendrée par l’extraordinaire silence pour une ville de cette région, une douce couleur rosée très reposante. Le fait que l’initiative de la restauration de la ville ait été principalement allemande influe sûrement dans le contraste qu’offre cette ville par sa propreté et son calme. La communauté allemande est d’ailleurs bien mieux représentée ici qu’ailleurs au Népal, bien que le prestige allemand y semble partout présent (chaque boulangerie se permettant d’avoir des prix deux fois supérieurs est automatiquement une « German Bakerei » où, seule la vente des « apfel strudel » pourrait justifier cette appellation. Il n’y a pas de « French restaurant » ou de « British guest house », mais il y a une « German terrace » et encore une « Deutsch haus »). L’omniprésence de la croix gammée – bien que sa signification, ici religieuse, soit bien différente de la nôtre et qui est trouvable imprimée sur des t-shirts destinés aux touristes – s’ajoute à ce malaise qu’il est facile de ressentir. Jusqu’à ce Népalais me racontant en allemand ses huit ans à Stuttgart avec sa femme bavaroise dont il avait été séparé depuis.
Plusieurs fois, il nous a été demandé si nous étions mère et fils et je crois que cela ne nous a pas vraiment étonné mais plutôt flattés, l’un comme l’autre. Nous avons évité le sujet, mais y avons longuement réfléchi solitairement, je pense. La nature des rapports filiaux assez conflictuels de chacun de nous, (Karen allait jusqu’à se réjouir du divorce de son fils qui lui ramènerait un peu un « fils prodigue »), n’a bien sûr rien à voir au plaisir que nous éprouvons à rester ensemble.
Karen a conclu la journée en me démontrant sa bonne volonté, elle m’a accompagné « chez Didi », ce qu’elle n’a ultérieurement pas critiqué (bien que l’absence de compliments ait pu en être l’équivalent).

lundi 20 novembre 1995

Katmandou, quarante-et-unième jour,


Deuxième partie de l’initiation beaucoup plus gratifiante que la veille. Mes « condisciples » avaient l’air aussi beaucoup plus engagés dans la spiritualité – sans parler de cette hollandaise transfigurée par une révélation dont le mystère a excité ma curiosité et mon envie d’éprouver une telle manifestation spectaculaire - , et la concrétisation de l’objet de la méditation (l’ami, la personne difficile, la personne anonyme…) a été une aide pour tous. A défaut d’avoir été transfiguré, j’ai quand même vu Bouddha ! Au fur et à mesure que ma bienveillance était exercée à s’étendre d’un petit groupe de personnes à l’humanité toute entière, comme une sensation de lévitation s’est fait ressentir. Alors que l’Himalaya était en contrebas de mon champ de vision, un Bouddha d’or était à ma proximité. Si la permanente présence de Bouddhas dorés dans les vitrines de Katmandou était sans doute l’origine de ma délirante imagination, je m’intéressais toutefois à quelques uns d’entre eux, après ma conversation avec la « black » canadienne si élégante de mon groupe, sur le chemin du retour.

dimanche 19 novembre 1995

Katmandou, quarantième jour,


J’ai mis ma chemise ocre pour ne pas être tout en noir pour mon premier jour d’initiation à la méditation. Un des participants ayant séjourné à l’hôtel Sugat auparavant, l’a remarqué. Grand jour pour moi, un peu trop attendu peut-être, la nuit précédente fût très agitée. Malgré mes craintes, aucun petit somme n’est venu interférer ma concentration. J’inspire, un, j’expire, deux, j’inspire à nouveau, trois, et ainsi de suite… Le principe est simple, y rester fixé plus ardu. L’on peut s’aider du visuel (la forme de la respiration, son trajet), de l’auditif, mais aussi du tactile (inspiration fraîche et sèche, expiration chaude et humide) et la sensation sur chaque partie du corps. Quand on marche on lève le bras droit en même temps que la jambe gauche – j’ai appris ça de mes troubles co-ordinatoires consécutifs à mon accident -, de même pour la respiration, le corps agit automatiquement sans aucun contrôle de l’esprit. C’est néanmoins possible il semblerait, mais un peu astreignant.

samedi 18 novembre 1995

Katmandou, trente-neuvième jour,

Onzième jour (!) après la pleine lune et cérémonies religieuses supposées plus nombreuses qu’à l’ordinaire à Pashupatinath. Karen a désiré m’accompagner dans mon pèlerinage au « Bénarès népalais ». Ma New-Yorkaise s’y est souvent rendu et connaît les lieux mais elle n’est pas assommante comme les vieilles routardes dont parlait Damien. Elle a la curiosité d’un nouvel aspect d’un savoir déjà acquis. Avons longé les berges de la Bagmathi, un affluent du Gange, qui ne menaient nulle part, admiré les pochoirs des poutres apparentes des plafonds, avons parlé arts, vêtements, puis finalement, comme toujours, restaurants. « Grimy » est le qualificatif qu’elle a utilisé pour désigner ces endroits, semblables à « Chez Didi », sur le chemin caillouteux de Bodnath, dans lesquels j’avais émis la possibilité de faire une pause. Nous nous sommes donc arrêtés dans un petit restaurant, avec vue sur le gigantesque stupa de Bodnath, dont la plus grande marque de technologie était constituée par une chaîne « Hi-Fi » (un audio-cassette amélioré) éclairant en son cœur – successivement au rythme du tempo – une fleur de lotus en plastique, de lumières rouges et vertes.
Ai discuté longuement avec Robert, qui vient de Londres, sur le trajet du retour du « Free Movie Show ». Un peu pédant, Robert, mais plus intéressant, comme tous ces gens que je rencontre actuellement de cette tranche d’âge, que les «trekkers» acharnés qui appartiennent à ma génération

vendredi 17 novembre 1995

Katmandou, trente-huitième jour,

Les besoins oraux sont primaires mais nous dominent néanmoins. Et bien souvent au lieu d’évoluer vers d’autres besoins nous évoluons simplement dans le même. Ainsi nous commençons à manger pour satisfaire notre ventre puis notre palais. Lorsque nous en sommes maîtres, nous changeons de nourriture et nous goûtons au sexe. Quand de cela nous sommes lassés, nous revenons aux premiers plaisirs mais pour cette fois contenter l’esprit.
Il semblerait que Karen Swenson, ma poétesse américaine, en soit à ce stade. Quand nous avons épuisé les sujets de conversation, nous parlons restaurants, et nous avons encore cent mille choses à nous dire. Je me suis donc laissé emmené ce soir au « Fuji », grand restaurant japonais à Katmandou. Repas excellent dans un cadre extraordinaire. La bâtisse est une sorte de villa européenne avec jardin et bassin au milieu duquel se trouve un petit kiosque à musique (il faudra que j’y retourne pour essayer de prendre le thé l’après-midi, ce doit être très agréable). Pour l’occasion Karen a lavé ses cheveux et j’ai compris pourquoi elle en parlait comme de l’activité de la journée ! La masse de sa chevelure rousse et crépue, libérée de son éternelle natte descendant jusqu’au fessier, était comparable à celle de la moitié de son corps. Je me la figurais assez bien en nymphe scandinave dansant nue dans une forêt.

jeudi 16 novembre 1995

Katmandou, trente-septième jour,

« Chez Didi »

Mon restaurant favori à Katmandou est une petite gargotte tibétaine qui s’appelle: « Small Star ». Elle a, comme toutes les autres, un rideau blanc orné d’un signe géométrique tibétain – qui ressemble à un drapeau – à la place de la porte, et qui préserve les clients de la poussière, du vent et du regard des touristes. J’ai été attiré là par une odeur en passant – comme ces odeurs de crêpes sur les Grands Boulevards un jour de gourmandise et qui vous empêchent d’aller plus loin – j’ai soulevé le rideau autrefois blanc, et me suis retrouvé dans l’univers de Didi. Tout le monde m’a regardé curieusement, j’ai demandé, comme en m’excusant, s’il y avait des « Momos », ces petits raviolis à la vapeur que j’aime tant – et dont l’absence aurait été un prétexte pour partir -, Didi m’a répondu que oui et signifié une place où m’asseoir. De là je commençais à reconnaître les lieux. Signe de grand luxe pour ce genre d’endroit, il y avait un menu encadré sous verre et accroché au mur, affichant le nom de l’endroit, le nom des plats et leur prix (tout autant de données qui restent très mystérieuses dans la plupart des autres). Le reste des murs était occupé par des posters encadrés d’une baguette clouée (et pas toujours très droite), vantant le doux délice procuré par une lueur tranquille ou encore combien la nature est généreuse en dispersant de la beauté partout (ceci illustré par un mini chalet peuplé de nains en céramique au bord d’un lac suisse). Il y a aussi des portraits officiels du roi et de la reine du Népal, qui datent des années soixante, et qu’on ne voit nulle part ailleurs. Malgré le milieu de l’après-midi, la taverne était pleine d’habitués penchés sur des mini tonneaux remplis de quelque grain fermenté – j’appris plus tard que c’était du millet – dans lesquels ils versaient régulièrement de l’eau chaude et dont ils extrayaient la décoction au travers d’un tube d’aluminium. La clientèle de Didi est exclusivement masculine et le fait que la carte soit pour moitié composée d’alcools y est peut-être associé. On vient là pour boire et on se sent un peu comme dans les romans de Zola ; une population ouvrière s’enivre après le dur labeur. Si Didi est toujours soignée et élégante dans ses robes tibétaines, sa fille ressemble à une souillon. Je ne peux l’imaginer que comme je l’ai vue cent fois, l’échine tordue faisant contrepoids à une jarre métallique énorme, qu’elle transporte avec difficulté. Aujourd’hui elle a coupé ses cheveux et les porte au carré avec une frange, c’est la première fois que je peux la regarder comme une fillette de douze ans ayant une vie ouverte sur le monde extérieur. Même avec cette face toute plate, elle a un certain charme, derrière les yeux tristes il y a comme des forêts sauvages, sombres et mystérieuses.

mercredi 15 novembre 1995

Katmandou, trente-sixième jour,

Chambre 102, rendre les cassettes de Patricia Kaas et de Francis Cabrel que j’avais partiellement copiées dans l’après-midi à deux Françaises « cool ». Chambre 103, annoncer à ma voisine américaine poétesse que je ne dînerai pas avec elle, mais la verra volontiers le lendemain. Pénétrer dans l’intimité des inconnus et apprendre sur eux par leur cadre de vie, a toujours éveillé ma curiosité. « Mais non, ce n’est pas si en désordre! ».
Comment deux femmes, s’étant rencontré seulement deux jours plus tôt dans l’avion, pouvaient-elles partager une telle promiscuité anarchique. «Oh, c’est pareil pour moi, en vacances ces détails n’ont pas d’importance!», et même si c’était le cas, les objets auraient quand même une place théorique, une sorte de désordre organisé – puisque possibilité de mettre en ordre, nécessité de l’effectuer beaucoup moindre - .

mardi 14 novembre 1995

Katmandou, trente-cinquième jour,

De l’impérialisme.
En énonçant mes idées sur l’architecture à ma voisine poétesse américaine, je me suis surpris moi-même à faire une apologie de l’impérialisme. Ma théorie était assez ancienne mais n’avait jamais été mise en rapport par moi, avec celui-là. En disant que les constructions en dehors de son territoire d’une nation à son apogée avaient tant de beauté et de charme, je m’apercevais que la nation, quelle qu’elle soit, était forcément impérialiste – puisqu’elle imposait ses références culturelles en dehors des limites de sa propre culture – et recevait mon admiration. Et s’il y avait eu des bons côtés dans cette partie sombre de l’histoire ? Anéantissement de la culture dominée ou bien enrichissement de la culture dominante ?
Le reste des réflexions de la journée a été centré autour de cet article sur la méditation dans le contexte bouddhiste que je venais de lire. Apprendre que l’essence de cette philosophie n’était pas le culte du Bouddha, mais le culte du dieu que chacun a en soi, était assez séduisant. S’il semble complètement insensé d’annoncer autour de soi qu’on est Jésus et qu’on a un message pour l’humanité, cela paraît plus raisonnable de dire qu’on va à des séances de méditation, bien qu’en fait de compte ce pourrait être la même chose. Je retourne à mes réunions sur la méditation dès demain !

lundi 13 novembre 1995

Katmandou, trente-quatrième jour,


« Free Movie Show »
Formidable et agaçant à la fois. Plus d’une semaine que chacune de mes soirées est occupée par le « Enjoy your meal with a movie ! ». Dans plusieurs restaurants, pas plus chers que les autres, il est possible de voir ou revoir les derniers succès hollywoodiens en vidéo pendant son repas – qui peut, d’ailleurs, être limité à un «big pot tea » - . Les restaurants en solitaire m’ayant toujours été un peu hostiles, c’est une alternative qui m’a, je dois l’avouer, séduit pour occuper les premières heures déjà fraîches du soir. A quatre heures, quand la terrasse n’est plus ensoleillée, il est temps de faire la « course du jour » et de s’enquérir du programme des différents « Free movie ». Le « Cinderella » retient d’habitude mon choix s’il propose quelque chose que je n’ai pas encore vu – j’entends en vidéo à Katmandou, car j’y ai revu pour la quinzième fois Pulp Fiction », et une deuxième fois la plupart des films que j’avais déjà vus – sinon je me dirige vers l’ « Everest View » ou le «Les Yeux » ou encore le « White Lotus ». Les dernières soirées m’ayant surpris à sommeiller devant Sophie Marceau et Mel Gibson ou encore devant Juliette Lewis, le désespoir de la solitude avait plus semblé m’avoir motivé plutôt qu’un véritable intérêt pour ces films ! Résister à ne pas voir aujourd’hui je ne sais quel navet avec Clint Eastwood a été difficile. Je suis donc au « Roadhouse Café » avec « Unplugged music tonight » en train d’écrire mes impressions. Atmosphère plus chaleureuse au « Cinderella » en fait. Il suffirait seulement que j’arrive au moins une demie heure en avance peut-être, pour avoir le temps de discuter avec les gens, avant que le film ne commence.

dimanche 12 novembre 1995

Katmandou, trente-troisième jour,

Premier jour sans mes voisins suédois. Ce vieux couple alternatif s’était peu à peu inséré dans mon quotidien, cette discrète présence si agréable pour le repos. On ne parle pas mais on sait que chacun est ouvert à la conversation. Cette terrasse de l’hôtel est magique, chacun peut s’y retrouver, mais le pouvoir attractif de l’activité de la place est si fort qu’on oublie assez vite ses voisins pour suivre l’évolution du marchandage de quelque couteau népalais avec plaisir. Tout mon temps est consacré à la terrasse pendant son ensoleillement.
Je commence à être très bronzé, mes rides frontales sont quelquefois assez profondes au petit matin – le moment du rasage, le matin, est à peu près ma seule occasion de me regarder dans la glace -. J’aime assez les premières marques physiques d’une maturité intérieure, les cheveux blancs ont le droit d’apparaître maintenant.
Du pouvoir des chiffres.
J’admire la dépendance de l’irrationnel (une tendance, un état d’esprit), au rationnel (les nombres). En 1989, les voitures sont carrées, en 1990, elles sont rondes ; j’ai 29 ans, je suis un jeune homme, j’ai trente ans et je suis devenu un homme !
La vie est douce à Katmandou, un peu comme à Berlin. Aisance matérielle, temps libre, soleil… Les agaceries du début sont devenues des repères rassurants. Le continuel tchic-tchic-tchic des machines à broder sortant de chaque boutique, le « hashich, opium, dope ? » des Street Dealers, le vacarme des klaxons et autres sonnettes de vélos, sont comme la respiration régulière de quelqu’un, le signe de sa bonne santé. J’espère que le temps se détériorera assez pour m’obliger à partir, j’aime savoir que ma chambre m’attend, qu’il ne faut pas que j’oublie de l’aérer.

samedi 11 novembre 1995

Katmandou, trente-deuxième jour,

De la mémoire.
Ca a été d’abord un je ne sais quoi de connu dans la figure de ce garçon, à la réunion sur la méditation. Puis après un prénom, Stéphane, suivi d’un nom, Gourret, Stéphane Gourret. Mais qui avait-il bien pu être ? Un camarade de classe, c’est sûr, mais laquelle ? A Paris ou bien à Malakoff ? Stéphane Gourret avait été un de ces rares à me prendre en affection malgré l’ennui que je devais dégager pour un garçon de cet âge, si beau et si à la mode – ou du moins me paraissait-il ainsi -. Je devais être en seconde pour penser ainsi, mais n’en suis pas sûr ; la quatrième et son cortège d’adolescents exhibant leur nouveau corps pourraient aussi servir de contexte à Stéphane Gourret. L’on découvre accidentellement des détails cachés au plus profond des souvenirs que leur sollicitation n’aurait jamais fait revenir. « Et je ne peignais pas l’arbre en face de moi, mais l’idée que je me faisais de l’arbre en face de moi et les deux étaient très différents… », intéressante, la réunion sur la méditation. Les autres auditeurs ne m’ont bien entendu pas inspiré grand-chose, des apprentis bouddhistes aux « trekkers » un peu spirituels, je ne me suis pas trouvé beaucoup en commun avec les autres. Le professeur avait l’air sympathique avec son accent écossais dont je ne connaissais que la contrefaçon par Joerg. Stéphane Gourret, - celui de la réunion – avait des orteils immenses que je ne pouvais pas m’empêcher d’observer. Si je suis le cours de la semaine prochaine, j’aimerais bien qu’il soit là, un sujet agréable sur lequel méditer. « Om mani padme um ». il faudra que je redemande la traduction, j’avais trouvé ça bien.
Du renoncement à ses principes.
J’ai failli hier acheter un parapluie. Moi qui disais encore il y a deux mois à ma collègue, que les parapluies étaient réservés aux gens normaux – avec travail, famille, patrie, etc…- une journée de pluie avait suffi pour me montrer moi-même en train d’en marchander le prix d’un. Quelques chances sont toutefois données à notre éthique, le vendeur refusant mon marchandage, j’ai donc fait un peu plus tard l’acquisition d’un magnifique poncho noir en nylon que je pourrai à loisir faire broder au sigle du CLAC.

vendredi 10 novembre 1995

Katmandou, trente-et-unième jour,


Voilà donc le premier mois passé, première étape, la deuxième étant dans deux semaines pour mon anniversaire. Là, je serai libre de rentrer quand je veux sans avoir eu le sentiment de manquer le but. Noël et le Nouvel An seront encore d’autres jours clef mais de moindre importance. Je n’ai jamais aimé Noël à Paris, sauf avec Dany, qui n’a pas l’air de l’apprécier non plus, alors tout est parfait cette année – comme beaucoup d’autres d’ailleurs, où je me suis arrangé pour ne pas y être -. Pour ce qui est du Nouvel An, je fais confiance à la solidarité des « voyageurs » pour avoir des activités. L’idée de l’hôtel de luxe à Calcutta me tente encore, mais ma situation financière m’en dissuadera peut-être entre temps.
Depuis hier, une pluie diluvienne ne cesse de tomber, ça limite les activités mais n’empêche pas d’avoir à courir toute la journée. Banques, services informatiques – pour imprimer le journal au fur et à mesure avant qu’il ne disparaisse dans une fausse manipulation -, s’occuper de ma carte bleue, expirant, horreur, à la fin de ce mois-ci !
J’avais prévu la réunion gratuite sur la méditation mais j’avais déjà assez médité sur mes problèmes aujourd’hui.
Du regard du photographe.
Je sens que ma façon d’écrire est différente, est-ce lié à ma décision récente de laisser lire mon journal à ceux qui me demanderont des photos de vacances – les pauvres qui vont devoir me lire s’ils ne veulent pas passer pour des paresseux incultes - ? Il est déjà tentant de revenir un peu en arrière et de supprimer ou d’ajouter quelques passages, alors pour les nouveaux textes, comment rester naturel devant le viseur de la caméra du lecteur potentiel ? Les « révélations » les plus importantes sont en fait – même pour moi – des données d’ordre familial, alors le peu de famille concerné sera peut-être exclu de la possibilité de les lire.

jeudi 9 novembre 1995

Katmandou, trentième jour,

Pourquoi mes cauchemars les plus violents sont-ils toujours avec ma mère et mon beau-père ? Pourquoi finissent-ils toujours dans le sang ou bien sur l’accusation de mon éducation ?
J’ai trente ans ce mois-ci, et pour la première fois de ma vie, je me sens quelque chose en commun avec mon frère, non les souvenirs de jeux sur les toits d’une enfance exécrée, mais une façon, à peine dévoilée pendant un trajet en voiture seul avec mon frère et son amie, de poser un regard sur la vie, plus élevée que celle de notre milieu maternel. Et si c’était le côté paternel qui se retrouvait là ? Je resterai fidèle à mon principe de ne pas rechercher la compagnie de ceux qui ne sont pas intéressés par moi, mais je suis curieux au sujet de ma demi-sœur ; je ne sais même pas comment elle s’appelle, quel âge a-t-elle, est-elle mariée, a-t-elle des enfants – des êtres qui pourraient avoir quelque chose en commun avec moi - ? N’y a-t-il pas la une solution facile aux problèmes métaphysiques liés à la non fécondité ? Famille, mot sonnant bizarre à mes oreilles, une chose à laquelle j’aurai depuis longtemps renoncé et qui n’est peut-être pas tout à fait exclue de ma vie !

mercredi 8 novembre 1995

Katmandou, vingt-neuvième jour,

Des couleurs.
Depuis le temps que je contemple le Vieux Palais Royal de la terrasse, son intérêt ne m’apparaît qu’aujourd’hui. C’est une immense bâtisse du dix-septième siècle comme on peut en voir beaucoup en Europe. Colonnes néo-classiques, frontons, gigantesques fenêtres à la partie supérieure en arc de cercle et surmontée d’une tête sculptée, la différence résiderait peut-être dans les couleurs. Les murs sont peints d’un blanc éclatant tandis que portes et fenêtres sont d’un bleu gris particulier. C’est ce bleu gris qui m’intéresse aujourd’hui. Non pas comme ici présent associé au blanc, contraste un peu trop méditerranéen, mais plutôt accompagné d’écru, de blanc jaunâtre, en parallèle ainsi au marine et beige d’Armani mais en un ton au-dessus. Si dans la pensée minimale, l’absence de couleur favorise la réflexion, ou bien la concentration sur les détails, - voire une couleur si elle est mineure -, l’utilisation exclusive de demi-teintes, de couleurs difficilement définissables peut, peut-être, aboutir au même résultat. Albertine n’est plus prisonnière et je ne sais pas si j’aurai le courage de commencer les quarante-cinq pages de notices sur « Albertine disparue ». Depuis sept années que je lis le même livre, je ne suis plus à un jour près. Commencé à lire Proust en quittant Damien et fini certainement avec ce voyage qui ouvre sur l’âge de la maturité ; peut-être pas un hasard ! Le problème c’est que si Proust m’a si longtemps bloqué pour pouvoir entamer un autre ouvrage, maintenant il n’y aura plus de prétexte à ne pas lire. Peut-être vais-je lire un peu de philosophie, Platon, Sartre ou bien Goethe. Il faudra que je regarde le répertoire de la Pléiade ; les notices complètes apportent vraiment un plus au texte. Pas assez cultivé ou intelligent pour comprendre moi-même souvent !

mardi 7 novembre 1995

Katmandou, vingt-huitième jour,

Pleine lune pas très positive. Une douleur au ventre qui a été permanente même si plus faible qu’en début de journée. L’occasion était rêvée d’aller revoir la vidéo de « Interview with a vampire ». Public assez « averti » mais apparemment pas dans le même état de manque de contact que moi. Comment faire pour que le besoin de sexe ne devienne pas obsessionnel, peut-être simplement en faire. Je crois qu’avec les népalais ce serait en fait assez facile, ils semblent tous si féminins, pour ce qui est des allemands, un peu trop rares à mon goût, sûrement tous aux Canaries !
Par contre les Français sont ici légions ! Quel ennui, même avant de les entendre parler on peut les reconnaître ; tous en « Docksides », « 501 » et pull bleu marine plus un petit « chouchou » en velours pour les filles ! Peut-être n’est-ce que par comparaison aux népalais qui sont si petits mais les français d’ici semblent assez grands.

lundi 6 novembre 1995

Katmandou, vingt-septième jour,


Il s’est passé quelque chose d’étrange aujourd’hui, en lisant « La Prisonnière », je me suis identifié à Albertine. « …car les mille bontés de l’amour peuvent finir par éveiller chez l’être qui l’inspire ne l’éprouvant pas, une affection, une reconnaissance, moins égoïste que le sentiment qui les a provoquées, et qui, peut-être, après des années de séparation, quand il ne resterait rien de lui chez l’ancien amant, subsisterait toujours chez l’aimée… » Je suis l’être sensuel d’origine prolétarienne entouré de bourgeois jaloux. Mes robes de Fortuny d’origine vénitienne sont-elles des costumes d’Armani d’origine milanaise ?
Disparaîtrai-je à Pâques en 1999 ?

dimanche 5 novembre 1995

Katmandou, vingt-sixième jour,

Une nouvelle journée très occupée. Il faut croire que le plus on fait, le moins on pense. Les réflexions d’aujourd’hui sont un peu terre-à-terre : ma mère pourrait-elle m’aider à vendre mes travaux manuels, quel pourrait être le prix de ci, et de ça ? Il y a eu quelques solutions à des problèmes « majeurs » : trouver un couturier pour les sachets et aussi le lien de cuir au mètre pour les colliers. Loin d’être une journée perdue !
Michel se plaignait sur le besoin des gens de toujours faire quelque chose, de ne pas savoir ne rien faire. Peut-être que j’appartiens à cette catégorie ; c’est juste la sensation d’être utile à quelque chose, d’avoir sa part dans le mouvement de l’univers, ne pas se sentir à côté. Il y a, c’est sûr, de la prétention là-dedans, l’univers ne changerait pas si je vendais mes perles tibétaines en os accrochées à un lien de cuir ou bien de chanvre ! Mais ça évite de penser aux questions gênantes. C’est je crois un peu comme le refus de la lecture : ouvrir son esprit est une chose, connaître l’expérience de tant de personnes intelligentes, au point de dénaturer ses élans les plus spontanés, en est une autre ! La culture peut-elle être nuisible ? Est-on plus heureux stupides ? Peut-être faire des colliers est une solution idéale ; dans un domaine jugé en dehors des activités intellectuelles, laisser transparaître son savoir. Les uns verront un moyen facile de faire de l’argent, les autres, le reflet de l’état d’esprit des années 90, l’adaptation minimale des concepts des années 70 !

samedi 4 novembre 1995

Katmandou, vingt-cinquième jour,

Peut-être randonnée aujourd’hui. Quelques éléments qui se répètent semblent constituer un rythme. Le petit-déjeuner à huit heures par exemple. Même si le thé n’est jamais prêt quand je viens le chercher, je m’impose cette régularité. Puis les gâteaux chez la vieille dame, puis le riz au lait à la noix de coco. La lecture de Proust au petit matin est le plus facile, elle donne en plus une dimension intellectuelle à toute la journée.
Voilà, j’ai fait un « treck » au Népal, j’ai marché dix, douze kilomètres jusqu’à Patan. Grosse ville aussi, mais plus népalaise car beaucoup moins de touristes. Les mêmes temples du dix-septième siècle, en forme de pagode, mêmes marchés, mais presque que des népalais. Ceux-ci m’avaient semblé ce matin beaucoup moins religieux que les indiens, - j’avais trouvé une similitude à la façon italienne, un peu de piété spectaculaire réservée aux plus de quarante ans - ; mais si c’est l’impression ressentie à Katmandou, cinq kilomètres plus loin, il y a quelque chose de plus vrai, peut-être par l’importance de la population réfugiée tibétaine.
Le retour avec les crêts de l’Himalaya orangés par le soleil couchant, puis longer la rivière bordée de temples et d’habitations très simples. La nuit, la presque cécité, le « walkman » avec la musique ambiante à fond, la surdité.
Coupé du monde environnant, seulement guidé dans la nuit par les odeurs et les ombres, ai laissé libre court à mon voyeurisme impérialiste ; les enfants nus sur la natte de coco près d’un feu à même le sol d’une cahute, les hommes portant leurs paquets à l’aide d’une corde tendue du front et partant dans le dos sous la charge.
Le regard de la jeunesse népalaise (vêtue de jeans « pattes d’éléphant », de blousons de cuir « biker » et de T-shirts « Guns n’ Roses »), sur mes tenues minimales mais un peu « rock » (la chaîne apparente du portefeuille !).

La vision d’une longue allée, bordée d’un côté d’un muret et de l’autres d’arbres, où passaient beaucoup de natifs et l’immédiat souvenir d’une allée semblable à Marrakech près des jardins Majorelle. Mon imagination m’y figurant avec Micky. Ne pense pas être atteint de schizophrénie mais c’est une sensation qui n’est pas nouvelle : un « flash » montrant soi-même dans une situation connue mais non encore vécue.
Nayeem, à Jaipur disait : « solow, solow ». Doucement, doucement, comme s’il avait percé mes terreurs d’alors. Non, pas trop vite s’il vous plaît !
Je suis fatigué, la marche de la journée, la douleur au tibia broché, l’ampoule au talon mériteront un jour calme demain

vendredi 3 novembre 1995

Katmandou, vingt-quatrième jour,

Où l’homme est si civilisé, que très dépendant de ses esclaves. En corrigeant mon texte, - si, avant il y avait encore plus de fautes -, j’ai perdu le fichier de la vingt-quatrième journée. Impossible de m’en souvenir, bien sûr, il ne s’y passait pas grand-chose de toute façon !

jeudi 2 novembre 1995

Katmandou, vingt-troisième jour,

S’installe peu à peu un rythme dans le repos. Le repos n’est en fait pas très reposant. L’excitation découlant de ce projet de « Club » exclut en effet la plupart des activités n’ayant aucun rapport avec. C’est aussi le moyen d’assouvir sans mauvaise conscience toutes ses folies dépensières. Dilemme entre le risque de l’échec, pas de clientèle, et le risque de succès, pas de marchandise. Il y a tant de choses magnifiques que je pense que la marchandise ne manquera pas, le transport risque par contre d’être un problème majeur, trimbaler une tonne de bibeloterie partout avec moi en Inde ne me plaît qu’à moitié. La poste est coûteuse et longue : il est difficile pourtant de n’acheter que de la soie et des bijoux, le plus cher pour le moins d’encombrement.

mercredi 1 novembre 1995

Katmandou, vingt-deuxième jour,


Je suis à peu près dans le même état d’excitation qu’avant une de ces fêtes que j’avais l’habitude de donner. Préparer vingt choses à la fois, chercher des fournisseurs, faire des tests, coudre, découper, etc… Il y avait cependant quelques réflexions intéressantes ce matin aussitôt oubliées. Peu importe, elles reviendront demain.