dimanche 31 décembre 1995

Puri, quatre-vingt-deuxième jour,

Dana, la Berlinoise qui en 1999 aura aussi 33 ans, s’est fait mordre le sein par un Indien chassé par elle. Mon réveillon a été un peu son soutien psychologique. « J’étais très satisfaite de mon dessin même s’il n’était pas beau, simplement parce qu’il était réaliste. Cette femme que j’avais croquée était laide et on la voyait telle qu’elle était dans sa laideur, j’avais donc fait un beau dessin. Mais lorsque cette femme me demanda de le voir, je le serrais contre moi pour qu’elle ne voit pas combien elle était laide. » L’histoire me parût si drôle qu’un fou rire communicatif nous prît et nous pleurions sans pouvoir nous arrêter.

Jérémy m’invita pour un peu ( un tout petit peu) de « sucre brun ». L’alcool et les « space cakes » ne furent peut-être pas les seules raisons de mon extraordinaire bien-être.

samedi 30 décembre 1995

Puri, quatre-vingt-unième jour,


Journée de repos après les efforts de la veille. Ne rien faire est agréable. « Et si on allait à la plage ? »
Il m’avait semblé que les Français étaient les seuls à employer le mot « baba cool » et je m’étais souvent demandé pourquoi. J’ai obtenu la réponse aujourd’hui. Un « baba » Indien est une sorte de maître spirituel, généralement avec des cheveux mi-longs frisés et dont l’ambition est de fonder sa propre ashram. Par extension, toute personne pleine de bonté, généreuse et apte à donner quelque aumône aux mendiants sera qualifiée par ces derniers de « Baba ». « Hé Baba ! One roupie ! » se fait partout entendre. Ensuite il suffit d’être « cool » pour devenir un « baba cool » !
J’ai fait la connaissance de deux Allemands (encore!) très amusants. Le premier est très blond, très musclé, très grand, très peu éduqué, somme toute très allemand et agent de la circulation dans un petit village. Le deuxième est tout le contraire, excepté qu’il vient du même village, et est un « computer freak ». C’est une combinaison très originale et inattendue – que le sexe n’a même pas l’air d’expliquer – qui je crois ne peut exister qu’entre Allemands. Je les aime aussi pour ça

vendredi 29 décembre 1995

Puri, quatre-vingtième jour,



La journée a été consacrée à la visite du seul monument important des environs : le temple du soleil de Konark. Je voulais le voir avant la fin de l’année et je m’y suis tenu. Parcourir les quatre-vingt kilomètres aller-retour en vélo doublait l’excursion d’une épreuve sportive. La fatigue physique permît d’anéantir ma mauvaise humeur certainement liée à la proximité de la pleine lune et arrivais devant un temple très différent de ceux que j’ai eu l’occasion de voir en Inde. C’est une sorte de pyramide en roche poreuse dont le socle est orné de douze roues de char. On a plutôt le sentiment de voir quelque temple Inca de la forêt équatoriale qu’un temple indien et l’imagination du sacrifice de vierges ayant été précédemment dûment violées selon les rites exigés est aisée à l’observation des multiples sculptures érotiques d’où s’échappe une atmosphère mi-orgiaque, mi-sacrée.

Le souvenir du char de l’Apocalypse avec ses quatre roues multidirectionnelles ornées d’yeux revînt aussi à ma mémoire avec ce sentiment berlinois de fin du monde déjà passée.
En revenant et alors que j’approchais de Puri, le soleil commençait déjà à se coucher. Je traversais une forêt de cocotiers et je pensais à ce que j’avais écrit la veille, je souris en trouvant de la beauté au paysage. Quand j’aperçus en son milieu une centrale électrique je riais de bon cœur en trouvant de la beauté au paysage !

jeudi 28 décembre 1995

Puri, soixante-dix-neuvième jour,



Grande conversation avec Lita aujourd’hui. J’ai trouvé une nouvelle victime à qui raconter ma vie. L’Allemagne, la France,…Pourquoi l’élégance française ne serait qu’une réponse aux complexes et aux frustrations de chacun. Tous essaient de cacher quelque chose, leur classe sociale, leur éducation, leurs difformités. La beauté est rarement vraie et naturelle. Quand exceptionnellement elle apparaît, on la voit sublimée, devenir surnaturelle, inaccessible. La beauté non-apparente a l’avantage de faire appel à l’intelligence pour être découverte, elle est réservée à ceux qui savent la chercher. La beauté apparente a l’avantage d’agir sur tout le monde, les stupides, les non stupides, mais de par cela nécessite cette fois l’intelligence de celui qui la détient, ne pas donner des perles aux pourceaux.
La conversation de la veille sur les films de Quentin Tarentino m’amena aussi à la conclusion que « Pulp Fiction » était définitivement « nineties » couronnant la suprématie américaine en domaine d’art. Si les boîtes de conserve d’Andy Warrol avaient choqué en tant qu’œuvres d’art, les « tasty burgers » du compagnon de Travolta sont des chefs d’œuvre pour l’ensemble du globe et ne dérangent personne.
L’Europe s’englue dans sa période de transition, ne trouve pas d’identité entre le passé et le futur pendant que les Etats-Unis font de leur crise décadente un bouillonnement culturel qu’aucun autre courant venu du « vieux continent » ne vient entraver. L’essor économique et artistiques sont-ils opposés ? Est-ce seulement la nostalgie de l’époque de prospérité et de vie facile qui incitent à s’interroger sur la nécessité de l’art dans la vie quotidienne, ou bien l’aisance et le confort n’ayant pas apporté la satisfaction attendue, on se penche sur des moyens plus indirects, pour pouvoir contenter son esprit.
On veut voir des couchers de soleil dans les cocotiers et une fois qu’on les a vus on les trouve vulgaires. On cherche alors la beauté d’une brume matinale mêlée à la fumée de cheminées d’usines, et le triste quotidien d’une masse – qui rêve des cocotiers qui nous ont laissés indifférents – est par nous transcendé au rang de merveille car il nous a donné le plaisir d’utiliser notre intelligence pour pouvoir apprécier ce que ne voient pas les masses.


mercredi 27 décembre 1995

Puri, soixante-dix-huitième jour,

Le village était en fait une ville. Marcher jusqu’au temple qui fait la célébrité de Puri fût une rude épreuve, qui, je le comprends, répugne à la majorité. Cela mis à part, j’ai vu la vraie ville, le « indian side », de ce côté que des Indiens, et beaucoup de pèlerins. Le temple était bien sûr « Non Hindous not allowed » et la terrasse de la librairie offrant une vue panoramique sur l’intérieur, fermée. Il restait le plaisir d’avoir vu des Indiens en vacances, achetant des colliers formés de multiples coquillages, des tissus appliqués typiques de l’Orissa (la région de Puri) ou encore achetant des petits paniers de sucreries comme offrandes aux Dieux.

La plage n’est pas très abrupte et le ressac s’étend sur plus d’une dizaine de mètres. Le sable devient alors une étendue huileuse où glisse parfois l’hémisphère d’une bulle de vague au gré du vent que colorent les tons de feu du soleil couchant. Cette lumière particulière – parce que le miroir offert par le sable est beaucoup plus lisse que celui de la mer, continuellement en mouvement – apporterait presque de la poésie à la vision de ces locaux déféquant à chaque marée haute tout au long du village de pêche.

mardi 26 décembre 1995

Puri, soixante-dix-septième jour,



La plupart des occidentaux arrivant ici viennent de Calcutta, la ligne qui mène à Puri ne va pas plus loin. Aller plus au Sud est compliqué depuis là. On part de Calcutta seul, on sympathise avec les autres occidentaux voyageant avec soi dans le compartiment du train de nuit, on partage ensuite la même chambre et les jours passent sans qu’on puisse se décider à partir, ou bien trouver une place de libre dans un train. Je n’échappe pas à la règle – sauf que j’avais prévu de rester une dizaine de jours – et me retrouve appartenant plus ou moins à une bande d’Australiens de Melbourne. Ma voisine de chambre s’appelle Lita, a vingt-trois ans, médite quotidiennement et aime bien Aretha Franklin qu’elle a eu l’occasion d’entendre sur mes disques.

lundi 25 décembre 1995

Puri, soixante-seizième jour,

Puri est une ville qui se développe, le tourisme y est important. On assiste donc à de nombreuses constructions de villas en bord de mer. Le problème est que si l’on commence à construire quand on a de l’argent, on arrête aussi quand l’argent manque. Les maisons autour de mon hôtel sont majoritairement des huttes construites en branches de palmier mais il y a aussi quelques bâtisses de briques pas encore crépie. Elles offrent en fait le même aspect que les anciennes villas abandonnées qui ont des airs de fausses ruines de l’époque romantique où l’on pourrait réciter des passages de Chateaubriand. Limite entre le passé et le futur si mince, uniformisation de l’environnement.

dimanche 24 décembre 1995

Puri, soixante-quinzième jour,



La plage sous les tropiques de l’été avec l’atmosphère hivernale de Noël. Marcher le long de la page déserte en dansant et criant au rythme de la musique électronique du « walkman » au maximum. Sensations semblables à celle du E-werk mais en solitaire et sans drogue. Un de ces morceaux de musique synthétique finissait par un long bruit de vagues. Le bruit réel des vagues ayant toujours été présent dans mon paysage auditif « derrière » mon casque, il semblait l’avoir tout d’un coup envahi et traversé, le naturel et le surnaturel se trouvaient confondus. Par un processus similaire, la fixation de l’image des vagues me donna la fugitive impression qu’elles allaient traverser la barrière entre la nature et mon conscient, composée par le verre de mes lunettes de soleil.
Il y a une église chrétienne dans le village des pêcheurs, on y chante et on y frappe dans ses mains pour la messe de Noël, il n’y a pas vraiment de sermon, il semblerait que l’on puisse tout dire en chantant. Des hauts-parleurs transmettaient dans tout le village les chants bon enfants de cette population en pleines festivités.

samedi 23 décembre 1995

Puri, soixante-quatorzième jour,



J’ai pu admirer ce matin un des plus beaux levers de soleil de ma vie (il est vrai qu’en dehors de l’Inde, je ne suis pas habitué à me lever si tôt). Il semble qu’assister au lever du soleil est dans les usages de la «middle class» indienne passant ses vacances ici. Des dizaines de couples, de familles étaient là, appareil photo en mains, attendant les premières lueurs au dessus de l’océan pour fixer à tout jamais l’enfant chéri dans ce cadre merveilleux. Les rougeoiements infinis du ciel se concentrèrent en un seul point et apparût la boule de feu. Le sac et le ressac animaient le flamboiement du ciel reflété dans le miroir formé par le sable de la plage, comme si elle s’était soudainement embrasée. Je restais là, mon verre de « cay » réchauffant mes doigts, le monde extérieur à ce surnaturel bûcher m’étant complètement indifférent.
Lita, l’australienne du train, m’accompagne dans ma nouvelle chambre avec vue sur la mer dans le village des pêcheurs. Je pensais m’ennuyer lorsque j’ai réservé la chambre pour dix jours et je n’ai ni le temps de lire ou d’écrire, je discute à longueur de journée avec des inconnus, avec les gens que j’ai déjà vus trois fois dans la journée, aux Français, aux Allemands, aux gens qu’on me présente,… Dans ce petit village, c’est un peu un « Hippie revival », la vie est incroyablement bon marché, l’opium en vente libre et il n’y a rien à faire si ce n’est rester sur la plage. Je vais user sans en abuser.

vendredi 22 décembre 1995

Puri, soixante-treizième jour,

Du voyage dans un « ghetto ». Les quatre occidentaux du train étaient réunis dans le même compartiment. Assez agréable en fait. Il semble que je transforme un peu mon attitude. Porter des couleur m’apporte un plaisir considérable et parler avec les gens est un besoin. Sur la plage, j’ai rencontré aussi Jay et Tracey qui viennent de San Francisco, l’un est producteur de musique et l’autre est antiquaire, ah, tiens !
Je passerai les fêtes sur la plage sous les tropiques, on pourrait imaginer pire ! Puri a beaucoup de caractère, j’attendais un endroit très religieux et c’est un village de pêcheurs.

jeudi 21 décembre 1995

Calcutta, soixante-douzième jour,

Les cintres vendus dans la rue comme des sculptures de Calder.





La canne à sucre juteuse et pressée devant vous à chaque coin de rue.

Cette longue maison au milieu d’un « bazar » dont le fronton était occupé par deux griffons dos à dos enserrant un médaillon célébrant le jubilé de la reine de 1853.

Le bakchich laissé pour pénétrer dix mètres de plus dans les jardins du « Marble Palace ».


La boutique de vieille argenterie dans l’ancienne boutique Rolex.

mercredi 20 décembre 1995

Calcutta, soixante et onzième jour,

Calcutta est indiscutablement une ville du début du dix-neuvième. Ayant cessé d’être la capitale au profit de Delhi en 1911, l’architecture postérieure à cette date est beaucoup moins spectaculaire. Pour les bâtiments de l’âge d’or de Calcutta il y a deux alternatives, la ruine ou la restauration à moyens limités. Les quartiers restaurés ont quelque chose de New-York dans ces grands « buildings » néo-classiques imposants abritant des banques et des compagnies d’assurances.
On peut aussi y trouver de la ville méditerranéenne dans les bâtiments peints en ocre et brique avec des volets verts.
Se trouvent aussi dans le quartier de mon hôtel – à l’endroit que le Victoria Memorial m’avait montré le matin-même au XIXème comme l’équivalent des Champs-Elysées à la même époque – des masures fastueuses. Une d’entres elles, envahie par une jungle de mauvaises herbes annonçait le « Calcutta Ladies Golf Club » sur une plaque branlante de marbre noir fissuré, comme une plaque funéraire.
Calcutta c’est aussi des bus londoniens « Double Decker » encore en service, mais dont le moteur a dû exploser un jour, alors ils sont tractés par des avants de semi-remorque ce qui les fait pencher en arrière !

mardi 19 décembre 1995

Calcutta, soixante-dixième jour,

Délaisser la réflexion pour l’observation de la ville, se laisser conduire par ses courants, son rythme. Traverser les terrains publics et privés de golf et de cricket, chercher un invisible fort du dix-huitième siècle, se balader dans le « Indian museum ».
 Ce dernier fût une expérience intéressante en tant que subsistance intacte d’un essai de culture occidentale en Inde.
Que de l’extraordinaire ou à défaut du quotidien en dimension extraordinaire, un peu comme lorsque l’on cherche à impressionner des enfants. Ainsi l’on peut voir des mouches et des moustiques grossis cent fois ou encore le système respiratoire d’un cobra éventré dans le formol, mais aussi un pingouin, des kangourous et des autruches empaillés, un cygne noir et le squelette de son poussin encore dans l’œuf, un caméléon aussi dans un bocal autrefois rempli de formol. « It lost its tail in some accident » annonçait aussi la légende d’une raie empaillée !

Ai fait quelques salles des ventes à la recherche de « vestiges d’un passé qui n’est plus ». « Les choses nous parlent si nous savons les entendre » dit Barbara, aujourd’hui les sofas en velours à fleuri n’avaient pas grand chose à me dire et tout d’un coup une petite étagère « cubiste » raconte une histoire peut-être à cette console d’acajou renversée dans un coin.

lundi 18 décembre 1995

Calcutta, soixante-neuvième jour,

J’avais fermé les yeux dans un fourgon rempli de bétail et les avais rouverts dans une léproserie au Moyen-Age. De toutes parts on pouvait entendre des toux grasses et sans fin. En y ajoutant quelques complaintes litaniques de plusieurs mendiants, celles des vendeurs « cay », les pleurs des enfants et le tableau était complet. Un peu difficile le retour en Inde. Je suis resté trois jours avec un petit-déjeuner et quatre bananes dans l’estomac, croyant désespérément avoir commandé un plateau repas qui n’arriva jamais.
Après un voyage si désastreux, Calcutta me parût magnifique. Quelque chose de Nice en ruines, et en plus enfin de la chaleur ! Mes deux hôtels bon marché avec terrasse sélectionnés s’étant avérés complets, je suivis un guide dans des dizaines d’autres pensions aussi complètes les unes que les autres pour enfin accepter une chambre dans un bouge. Me ravisant, je revins chercher le sac que j’y avais laissé et une souris était déjà là en train de le flairer. Je repartais seul à la recherche d’une autre chambre et me décidais pour une trois fois plus chère que je ne comptais, normal, il y avait trois lits. C’est la chambre « 11 », - je jure que je ne l’ai pas fait exprès, le « 11 » a vraiment une signification dans ma vie, j’ai appris en plus que c’est le nombre de la créativité et de la féminité aux tarots (tiens, tiens !), par contre mon soixante-neuvième jour de voyage ne m’apporte aucune excitation charnelle ! – elle est grande avec un sol couvert de mosaïque et un mobilier délabré des années trente. En plus, il y a une salle de bains ! Quand il n’y a pas de terrasse, la chambre doit être agréable sinon il n’y a plus d’endroit où se reposer.

Déjà à Bénarès, j’avais fit l’acquisition de la musique d’un film indien qui s’était avérée remplie de tous les derniers succès musicaux que ce soit en Inde ou au Népal. Entendre ces refrains entraînants à longueur de journées avait excité ma curiosité sur le contenu d’un tel film, et bien sûr ce n’est pas dans les « free movie show » de Katmandou que j’aurais pu la satisfaire. Alors que j’étais encore dans le taxi qui me menait de la gare à mon hôtel, je remarquais un monumental cinéma le jouant dont je mémorisais immédiatement le nom avant de l’oublier : « Metro ». Dès que mes préoccupations de logements furent résolues, je partais à la conquête des plaisirs indiens. Je me fichais de la qualité de mon voisinage et demandais une «mauvaise place» au premier rang. J’en obtins une au deuxième rang et en plus au balcon, - en anglais « circle », je le sais maintenant - . Acheter un billet de cinéma peut-être une épreuve de sport en Inde, particulièrement là où je l’avais expérimenté , à Jaipur, où il y avait une queue par catégorie (cinq), chacune subdivisée en hommes et femmes ; les touristes ayant le droit à quelques dérogations dans les règles – sinon aucun moyen de savoir où acheter son billet sans que tous les indiens vous poussent et passent devant vous ou pire, que le guichet ferme sous votre nez - .
J’étais donc assez heureux d’avoir un billet quel qu’il soit et le public « choisi » de mon voisinage me permit d’avoir quelques commentaires en anglais sur les principaux rebondissements, même si je n’étais pas au milieu des gens qui frappaient des mains et sifflaient au milieu de l’action. Le film en lui-même était un peu agaçant à force de tant de luxe étalé pour des miséreux. L’action se situait successivement à Londres, à Zurich, puis dans des palais Indiens. Le héros, un macho qu’on voit conduire une Ferrari, une Porsche, une Mercedes, une Golf – toutes en cabriolets habillés de cuir assorti à la peinture extérieure – tombe amoureux d’une fille que l’on voit en auto-stoppeuse, en paysanne ou encore en serveuse, elle se refuse, elle succombe, ses parents s’interposent, un peu de sang quand l’amoureux et le prétendant choisi par les parents se rencontrent, quelques larmes, mais finalement « Happy End ! ». Si le film n’était pas une œuvre d’art, la salle de cinéma en était une, une merveille d’architecture trente restaurée dans les années cinquante, un peu comme si le « Rex » n’avait pas été retouché depuis 1953. On pense trop souvent à New-York pour la caricature « cliché » d’un cinéma, alors que ça pourrait ressembler au « Metro », une bâtisse « Art Déco » monumentale à Calcutta ! Une ruine très émouvante !

dimanche 17 décembre 1995

Katmandou, soixante-huitième jour,

J’avais, il est vrai, réussi un miracle en faisant rentrer la totalité de mes bagages en trois sacs, un nouveau miracle était nécessaire pour pouvoir les porter. L’encombrement et le poids de tous ces achats superflus sont incroyables. Le problème consiste dans le caractère superflu. « Le CLAC » a-t-il vraiment besoin de toutes les peines que nécessitent sa vente de son soutien ? Je suis obligé d’envoyer une partie du « fond de soutien » par la Poste, avec le dilemme de quadrupler le prix de revient par avion, ou simplement le doubler, par bateau, en n’étant pas sûr de l’avoir à mon retour.
Dans mon train pour Calcutta, je peux enfin récupérer du choc un peu trop violent avec le quotidien indien. Manquer le train qui m’avait été soi-disant réservé, payer les bakchichs mais finalement partir.
Une « Second Class Sleeper » est une sorte de wagon à bestiaux avec des plateformes un peu partout qui servent de couchettes. Le compartiment classique a deux fois trois couchettes superposées, avec la couchette du milieu se rabattant et servant astucieusement de dossier à la banquette inférieure pendant le voyage de jour. J’ai échangé ma couchette n°13 au milieu contre une n°11 en haut, le plus tranquille. Comme quoi on peut préférer être beau et riche que laid et pauvre.
Les fenêtres des wagons indiens ont des barreaux. C’est comme vu d’une prison que j’ai pu observer le surnaturel de ce coucher de soleil. Après le paysage montagneux et nuageux de l’Himalaya, le ciel me parut trop clair et la plaine trop plate. La profondeur infinie de l’horizon, l’extension des teintes orangées bien au-delà de la normale me surprirent par leur irréalité. Je me penchais à la fenêtre et les Indiens se penchaient aussi, essayant de voir le paysage si intéressant qui était le mien, mais ils ne pouvaient pas voir les mêmes palmiers, les mêmes rizières, les mêmes couleurs vues dans « Apocalypse now » et qui me revenaient alors en mémoire.

samedi 16 décembre 1995

Katmandou, soixante-septième jour,

  Le départ de Katmandou comme si j’en avais été informé la veille. Tout dans la précipitation. Passer ici, revenir là, et finalement me faire couper les cheveux, moyen comme un autre de bien finir le séjour à Katmandou. Les adieux à presque tout le monde sauf à Didi, elle me le pardonnera. Je m’étais assez bien habitué à ce monde où les policiers se tiennent par la main, où les « VTT » n’ont qu’une vitesse et où les rockers sont masqués de foulards Hermès en polyester, je repars vers un inconnu moins accessible semblerait-il !

vendredi 15 décembre 1995

Katmandou, soixante-sixième jour,

Des saris.

Le sari est le vêtement traditionnel des Indiennes et des Népalaises. C’est un peu plus qu’une tradition, c’est presque une obligation. Echappent à cette règle les très jeunes filles et les modernes libérées, habillées à l’occidentale, mais aussi les sportives qui ont des ensembles proches dans les matières du sari, mais composé d’un pantalon très étroit, d’une longue tunique et d’une écharpe assortie. Les autres réunissent le tout dans un seul morceau d’étoffe fluide et soyeuse de cinq mètres cinquante sur un mètre dix. En général – le port du sari varie selon chaque région – les femmes s’enroulent de droite à gauche à partir de la taille (partie renforcée), font quelques plis, refont un tour, couvrent la poitrine et laissent retomber sur l’épaule gauche « l’écharpe », extrémité du sari différemment imprimée – à laquelle peut être assortie un « bordure » d’environ dix à quinze centimètres – qui donne l’ultime touche d’élégance au tout. De même que nos hôtesses de l’air, de restaurant ou les vendeuses d’un magasin peuvent revêtir chez nous un uniforme, leurs équivalentes Indiennes ou Népalaises porteront le sari aux couleurs de leur entreprise. J’avais pu constater déjà de nombreux petits groupes de femmes marchant ensemble et portant le même uniforme, mais il en était un qui revenait bien plus souvent que les autres. Sa matière, un voile de coton caramel bordé de brun, contrastait par des plis cassés avec le mousseux des autres saris en soie ou « succédané ». Alors que je me dirigeais vers l’Alliance Française – pour faire imprimer une nouvelle partie de mon journal avant de partir de Katmandou – la présence de ces uniformes se fit de plus en plus nombreuse pour finalement occuper la totalité de l’espace. J’étais encerclé de femmes en saris caramel ! Je m’arrêtais pour les regarder déambuler dans le jardin d’une grande demeure d’ordonnance classique – comme on peut en voir de nombreux exemples dans d’anciennes colonies – où tout se trouvait inscrit en népalais. Après avoir demandé quel était cet institut, j’appris que c’était une université pour les femmes. Ainsi, si les lycéennes devaient ce contenter d’un uniforme « à l’anglaise », les plus éduquées pouvaient déjà arborer une tenue de femme adulte !

mercredi 13 décembre 1995

Katmandou, soixante-cinquième jour,

De l’écologie et de l’élégance.

Les Allemands sont plus écologistes que les Français parce qu’ils se soucient moins de l’apparence. C’est une des pensées qui me vint après avoir brièvement parlé de l’écologie dans nos pays respectifs avec une Américaine en attendant l’ouverture de la Poste. Si les Français persistent à acheter du papier toilette rose – sans se soucier des risques de cancer anal dû à l’application quotidienne, quelquefois plusieurs fois par jour, de colorants toxiques sur leurs parties les plus intimes – ce qui ne semble plus exister chez nos voisins d’outre-rhin, c’est que la douceur évoquée par la couleur rose nous réconforte pour les petits soins de notre intimité. Nous nous attachons aux qualités visibles, tactiles et même parfois olfactives en l’occurrence, mais pas du tout à la nocivité cachée de toute cette beauté. Pareillement pour tous les emballages superflus destinés immédiatement à rejoindre les ordures, ils motivent nos achats : le fond étant supposé dépendant de la forme. Notre écologie doit donc être une écologie de luxe et jolie à regarder, termes quelquefois antinomiques. Nous pourrons envoyer une lettre d’amour sur du papier recyclé si la mode l’exige, mais envoyer un curriculum vitae sur un papier qui ne serait pas d’un blanc éclatant, ça ne ferait pas sérieux ! Nous sommes esclaves de l’extérieur et malheur à ceux qui ne le sont pas, ils seront classés de barbares. Le problèmes viendrait en fait peut-être de ces derniers, qui, reconnaissant la supériorité de l’esthétique « à la française », proclament en fait le bien-fondé d’un mode de vie parfois extrême.

Katmandou, soixante-quatrième jour,

Dès la tombée de la nuit, à cinq heures et demie, s’allument sur le sol des rues à Katmandou de multiples braséros. Le fond en est composé de charbon de bois et la forme par les multiples emballages traînant dans les rues et qui procurent de brèves grosses flammes. Toute une vie miséreuse s’y regroupe, s’y réchauffe les mains, parle, rit parfois. C’est la différence la plus marquante semblerait-il entre le Népal et l’Inde. Ici les gens paraissent capables de bonheur même si c’est dans la misère, il y a des enfants qui jouent même si c’est avec des amas d’élastiques. Peut-être n’ai-je pas eu encore l’occasion de le voir en Inde ! Tout ce que j’ai vu était en rapport avec l’argent, je vends,…, j’achète, …, je mendie,…

mardi 12 décembre 1995

Katmandou, soixante-troisième jour,


Je vais essayer d’attendre mon départ de Katmandou pour commencer à retrouver le « Temps perdu » et je m’occupe d’une façon littéraire en m’exerçant au script des courts-métrages du CLAC. Si je suis très content du texte « Mon Berlin », il est cependant très peu vivant. C’est aussi bien, j’aimerais le court-métrage comme une promenade poétique.
Mes finances se portant à merveille, Michel est enfin en possession de ma carte de crédit qu’il m’enverra dès que je lui demanderai, Dany me dépanne sur mon compte berlinois et j’ai découvert avoir cent dollars de plus que je ne croyais.
« Puri est une ville décadente, avec ses vieilles maisons victoriennes délabrées… », précise le guide. Ce sont des indications suffisantes pour motiver une petite visite à cette station balnéaire sous les tropiques. S’il pouvait y avoir un endroit à l’atmosphère semblable à celle de mon hôtel à Jaipur, je crois être capable d’y rester un peu. Noël et le Nouvel An au bord de la plage, ce serait assez tentant.
J’essaye de profiter des moments de liberté les plus grands de ma vie peut-être, même s’ils s’accompagnent de solitude ou parce qu’ils s’en accompagnent, le sentiment est immense et véritable. De retour, je saurai mieux apprécier les chaînes. Je me félicite de mes quatre petits murs parisiens qui non seulement m’arriment quelque part dans ce qui pourrait être une errance sans but, mais en plus, me donnent un peu plus de crédibilité par rapport à mes amis

lundi 11 décembre 1995

Katmandou, soixante-deuxième jour,

C’aurait été un bon jour pour le départ ! Mais justement parce que tout s’est bien passé aujourd’hui, j’ai pu entreprendre les démarches pour la poursuite de mon voyage. Le finalement possible échange de mes Eurochèques me permet d’être sans souci pendant au moins deux mois, peut-être la grève en France aura cessé entre-temps. Je pars donc dans cinq jours, pas vraiment déçu de ce petit répit supplémentaire accordé à mon angoisse du changement. J’ai décidé aussi d’arriver le premier février au plus tard à Goa. Il me reste un mois et demi pour voir le sud de l’Inde, je suis anxieux de Calcutta, curieux de Madras, excité de Pondichéry ! Quels vont être mes nouvelles émotions maintenant que j’ai déjà élaboré une attitude différente, maintenant que le temps de Proust a fini de disparaître et que je n’ose aller le retrouver ?

dimanche 10 décembre 1995

Katmandou, soixante et unième jour,





Quitter Micky n’avait pas été si facile et souvent juste pour des raisons pratiques. Les fois où j’étais passé chez lui chercher mes affaires avaient été innombrables. Une de ces fois où je n’avais pas pu m’arranger à venir pendant son absence, Viva passait un vidéo-clip de pop allemande que j’adorais à ce moment-là. Je mis le son au maximum et me suis mis à danser sans me soucier du caractère tragique de la situation. Je sentais le regard fasciné de mon ancien compagnon – qui pourtant, à cet instant devait me haïr – qui profitait d’une des dernières manifestations de ma joie en sa compagnie. J’eus la certitude de l’importance de ce moment pour lui quand je découvris plus tard qu’il avait fait l’acquisition du « Maxi » de cette chanson. Je le copiais en secret sur le disque de rock que j’avais dans mon « walkman ». Après l’avoir recopié dans un univers plus conforme, j’oubliais sa présence sur mon disque de rock. C’est accidentellement à Katmandou que je m’aperçus qu’au milieu de mon essentiel musical de survie se trouvait ce morceau d’une importance mineure. Pourtant c’est celui que j’ai choisi d’écouter en soufflant les trente bougies du gâteau au massepain que Micky m’avait envoyé de Londres un mois plus tôt pour mon anniversaire mais dont je n’étais rentré en possession qu’aujourd’hui. J’étais invité dans la lettre accompagnant le colis à émettre un vœu en soufflant les bougies et je profitais de ce « Micky Blues » pour souhaiter fêter le nouvel an 2000 en sa compagnie.


Deux mois aujourd’hui que ce périple a commencé. Si je commence à être en paix avec moi-même, le besoin de retour ne se fait toutefois pas ressentir. C’est dommage qu’il fasse si froid maintenant, la vie ici, sans les acharnés du « trek », est très agréable, les conversations plus riches.

samedi 9 décembre 1995

Katmandou, soixantième jour,

Des animaux.

Si les népalais voyaient le rapport, souvent un peu trop anthropomorphique, que nous adoptons avec nos « petites bêtes » (viens mon petit minou chéri manger ton dîner !), il est à peu près sûr qu’ils en seraient très amusés. Les trop nombreux chiens errants marchent tous la queue basse et s’il leur arrive d’aboyer ce ne sera jamais contre un être humain de qui ils craindraient recevoir des pierres. La race canine soignant perpétuellement ses puces et ses pelades fait pitié à voir. Le spectacle cruel ce matin de ce bébé singe terrorisé par un chien et qui venait chercher refuge sur les jambes de quelque enfant qui le rejetait à chaque fois devant son poursuivant. Sont-ce cela les vraies valeurs, le refus de l’aide possible pour favoriser la sélection naturelle ? Seules les vaches semblent échapper à cette loi du mépris de la gent animale, même si elles sont souvent d’ennuyeux parasites, elles restent un minimum respectées et moins battues que les autres.
Si l’esprit organise d’une façon carrée, le corps a tendance à évoluer dans les rondeurs. La masse du public de ce spectacle de karaté sur la place, après s’être contentée de l’espace carré délimité autour du tatami, forma bientôt un cercle absorbant la tribune des officiels et celle des arbitres auparavant distinctes.

vendredi 8 décembre 1995

Katmandou, cinquante-neuvième jour,

Un jour comme un autre, mise à part la conversation permanente avec des gens particuliers. Le prédicateur norvégien et son herpès attrapé dans les bordels à Bangkok m’annonçant que comme lui je pouvais être sauvé, mais que ce n’était pas Dieu qui avait décidé de ma sexualité, c’était moi-même (la journée n’était pas perdue) ; l’intellectuel népalais du Goethe Institut dénonçant la corruption du christianisme ; les Français dépouillés à Pokhara ; puis enfin le jeune professeur d’anglais ayant lu mille pages de Proust que j’ai réussi à garder deux minutes dans ma chambre sous l’appât du hashich laissé par mes voisins à l’hôtel. Le départ des « trekkers » donne plus de consistance aux « allumés » qui sont restés ici semblerait-il ! Seul manquait au répertoire le moine bouddhiste européen qui chantait des chansons des « Doors » au « free movie show » et qui me fixe en souriant à chaque fois qu’il me voit.
Je ne partirai pas le onze, j’ai l’éventuelle possibilité d’obtenir des espèces grâce à un papier de l’ambassade allemande. Je veux essayer avant de partir.

jeudi 7 décembre 1995

Katmandou, cinquante-huitième jour,

« Mennecy, mais si, j’en ai déjà entendu parler, j’avais un copain là-bas ! Comment s’appelait-il, Bé, bé quelque chose, Bénonni…, Bénonni Pascal, oh, je ne sais même pas s’il est encore vivant, tous les gens que j’ai connu à cette époque sont morts… » - « Ah, c’est très compliqué, si tu veux prendre l’ascenseur, tu dois monter au cinquième, descendre à pieds au quatrième et remonter par un petit escalier au fond du couloir au cinquième étage. » Combien de ces aujourd’hui disparus s’étaient perdus dans le dédale menant à ma chambre du Boulevard Bonne Nouvelle ? « Bonne nouvelle, nous étions encore vivants, bonne nouvelle, tu es le rescapé en qui nous ne mourrons pas complètement ! » Combien ont été la mes amants, combien ont espéré l’être ? « Hélène, toi qui voulais voir des vieilles photos, j’ai trouvé ce classeur qui en est rempli ! », et les photos de cet anniversaire dans le labyrinthe des combles, ils sont tous là, ceux en qui j’avais investi mes manques affectifs familiaux. Max Atlani, Philippe Bovo, Heinz Mohr, Christian Gandillon, et les autres en sursis, que de traîtres, d’abuseurs de confiance. Peut-on trouver autant de satisfaction à savoir que l’on compte sur vous qu’en sachant que l’on peut compter sur d’autres qui finalement seraient susceptibles de se soustraire à nos attentes ?
Renoncement à la sécurité. Je vais repartir de Katmandou à l’aventure, sans carte de crédit et avec seulement trois cent dollars, de quoi survivre pendant un mois. Peut-être chercher l’ambassade d’Allemagne demain, pour savoir si mes Eurochèques sont utilisables ici. Katmandou étant une capitale tout sera plus facile d’ici qu’en Inde. Même si l’argent va manquer il n’est pas question de me priver de l’essentiel, ma chemise cintrée en velours noir est enfin prête et je vais pouvoir me donner des airs de Jim Morrison à ses heures de gloire !
Katmandou comme si chaque image était la dernière ; le contre-jour d’un temple dans le marine d’une nuit sans nuage, un Népalais chantant d’une voix rauque sur son vélo, les policiers frappant régulièrement de leur canne le sol de briques rouges…

mercredi 6 décembre 1995

Katmandou, cinquante-septième jour,

Ma deuxième pleine lune au Népal et peut-être l’explication des difficultés des derniers jours. D’habitude j’ai deux pleines lunes positives pour une négative, la dernière ayant été du même ordre que la présente, les quatre prochaines devraient être merveilleuses. Il fait froid de plus en plus longtemps dans la journée, de moins en moins jour, et la ville offre un nouveau visage. C’est de plus en plus reposant, la multitude de vendeurs de toutes sortes a dû faire le chiffre de la saison et commence à s’amuser sans se soucier des touristes rescapés. Même ma vieille dame – chez qui je me fournis chaque matin en petits gâteaux, qui d’ailleurs, ne sont pas toujours si frais, mais dont je crains les regards si je passais devant elle chercher mon thé, sans m’arrêter – était autre. D’excellente humeur – il lui arrive d’insulter sauvagement les locaux – elle exprimait une volubilité sans bornes, en népalais !...Comme je demandais à un voisin ce qu’elle pouvait vouloir me dire, il me répondis : « She’s stone, she smoked ! ». Ca n’allait pas mieux ! Quoiqu’il en soit, la journée ne commençait pas trop mal.
Ai fait une réussite pour savoir si je devais partir le onze à Calcutta. Le roi de trèfle (argent, voyages ?) a posé des problèmes mais je l’ai réussie. J’achèterai peut-être mon billet demain.
De la technologie.
J’ai vingt-et-un disques différents avec moi, cela peut sembler beaucoup mais c’est très peu après cinquante-sept jours de voyage. La fonction « shuffle » de mon « walkman », à défaut d’en modifier le contenu, en modifie l’ordre ce qui leur apporte une satisfaisante nouveauté. Les morceaux moins aimés, arrivant par surprise, paraissent moins longs que s’ils avaient déjà été attendus par ma mémoire lassée.

mardi 5 décembre 1995

Katmandou, cinquante-sixième jour,


Aujourd’hui 5 décembre 1995 ma mère fête les vingt-cinq ans de son remariage. Je me demande s’il y a un « dîner » ce soir à Malakoff. Ma mère était belle sur les photos ! Moi aussi du haut de mes cinq ans ! Onze (!) ans plus tard, le premier rapport sexuel, onze ans encore plus tard mon départ pour l’Allemagne (peut-être aurai-je un répit de mes trente-trois ans jusqu’à mes trente-huit). Si mes cinq premières années ne m’ont laissé que peu de souvenirs, le quart de siècle consécutif en est chargé. Aller de ci, de là, ne jamais se fixer, trouver avec chaque nouvel amant une variante à l’histoire primitive. Est-il temps de changer ? Pas si sûr. Et si je décidais de perdre le contrôle. Peut-on le décider soi-même et dans ce cas le contrôle est-il vraiment perdu ?
Si j’espérais être forcé par les éléments extérieurs à partir à Katmandou, ils commencent à se réunir contre moi. Les journées sont de plus en plus courtes et donc de plus en plus fraîches,tout le monde est parti, les excursions possibles sont épuisées et je ne veux plus revoir « Pulp Fiction » au « Free movie Show ».

lundi 4 décembre 1995

Katmandou, cinquante-cinquième jour,



Des kleenex,
Même si j’ai passé deux ans à persuader Micky que quoi qu’ingurgite un organisme français, jamais rien ne s’en échappe, il peut arriver qu’il y ait des accidents, s’ils restent secrets. Dans ces cas-là, quel que soit l’orifice fautif, un paquet de Kleenex résout tous les problèmes en restant moins obscène et plus pratique qu’un rouleau de papier hygiénique. Les gens prudents comme moi se muniront toujours d’un paquet « en cours » et garderont un en réserve. Deux qualités sont sur le marché népalais, les chinois et les allemands (de meilleure qualité bien sûr, mais aussi deux fois plus chers). Des accidents, repas trop épicés et l’air un peu frais ont vite épuisé mon stock chinois et m’ont surpris complètement démuni dans l’adversité. On ne m’y reprendra plus, la qualité allemande ne me quittera plus !

Il y a des jours avec et des jours sans bien sûr, mais à ce point ! Mise à part la panne de Kleenex, ce furent les petits débardeurs cintrés trop cintrés, mon journal imprimé mais illisible, la grève de la Poste en France qui me bloque dans l’hiver menaçant à Katmandou et encore la panne d’ordinateur chez Air France qui m’a empêché de changer mon billet d’avion aujourd’hui. La seule solution venue à mon esprit fût de faire diversion. Marchander tous ces petits riens sur lesquels je n’arrivais pas à me décider et finalement les acheter ont eu raison de ma mauvaise humeur.

dimanche 3 décembre 1995

Katmandou, cinquante-quatrième jour,

Je suis heureux à Katmandou ! Je suis définitivement tout seul, mais je suis de bonne humeur, j’essaye de canaliser mon énergie débordante. Je parle aux inconnus, j’imagine de nouveaux vêtements, je prépare mon journal en format « envoyable ». La ville est très agréable de onze heures à dix-sept heures, au soleil, mais même pendant ces heures l’ombre est déjà un peu fraîche. L’oisiveté est plus facile à l’extérieur, quand il fait chaud, est-ce la raison que les pays du Nord soient plus industrieux que ceux du Sud ?
Je cherche quelque chose d’intéressant à écrire et il ne me vient que des platitudes, est-ce donc le reflet de ma journée ? Je recompose le matin le journal des treize jours disparus, et je me sens tellement inspiré que je crois que le nouveau texte est supérieur à l’ancien. Le soir est réservé à décrire la journée passée mais je me sens frivole et pas du tout littéraire. Est-ce juste un problème horaire ou alors de recul par rapport à l’événement ?

samedi 2 décembre 1995

Katmandou, cinquante-troisième jour,

Katmandou se vide, les gens repartent vers Bénarès, Delhi ou Bangkok. Il fait froid et les grèves en France pourraient retarder l’arrivée de ma carte de crédit ici, et donc mon départ.
Yvette « dealait » des Extasys à Sydney et s’occupe maintenant d’un petit business de « fringues ». Elle a rencontré Lee de Berlin à Bénarès il y a deux ans. Peut-être la revoir à Goa. Plus « Party-girl » que « Fag-Hag » sa compagnie est agréable. Pas beaucoup de temps seul à réfléchir, trop froid dans ma chambre pour m’isoler.

vendredi 1 décembre 1995

Katmandou, cinquante-deuxième jour,

Premier jour sans Marie. Je ne sais pas pourquoi elle ne m’a pas demandé mon adresse. Je ne voulais pas en prendre l’initiative pour ne pas donner l’impression de faire des avances et pour ne pas avoir à écrire le premier. Maintenant que je l’ai poussée à faire son chemin toute seule, je me sens un peu responsable ! J’aurais bien aimé qu’elle me raconte si elle était allée à Goa.
Aujourd’hui est le premier décembre, et je commence à m’activer si je dois effectivement partir dans dix jours. Il faudrait que ma soie soit cousue et brodée avant que je parte. Trouver les modèles, expliquer au tailleur, faire essayer les « protos » occupe la majeure partie de mon temps.
J’abandonne Proust quelque temps, j’ai peur, si je continue sur le même rythme, de ne plus rien avoir à lire très bientôt.