dimanche 15 octobre 1995

Jaipur, cinquième jour,

J’ai dû être en fin de compte plus touché que je ne l’aurais voulu par ce garçon d’hier. J’avais aujourd’hui une appréhension réelle à sortir. Ma pension, de plus, est tellement calme que je n’avais aucune envie de sortir. Je suis quand même sorti pour téléphoner, ai trouvé un endroit pittoresque où manger du poisson frit, ai acheté quelques t-shirts et bagues souvenirs et suis revenu en oubliant de téléphoner. J’ai réparé mon oubli un peu plus tard accompagné de mon logeur qui m’a dit ce soir être enseignant à l’école. J’habite chez des intellos !

Les journées passent vite à ne rien faire. Un peu de ménage dans mon sac, une petite sieste et il était déjà tard. Pour ne pas perdre complètement la journée, l’idée d’un film ne tenta. Là, pas mal d’occidentaux finalement ! Un peu du voyeurisme, en fait, que de rentrer dans cet immense gâteau à la crème qu’est le Raj Mandir. Il ne m’est jamais venu à l’idée de passer l’après-midi à Conforama pour trouver drôle comment certaines personnes peuvent se meubler ! C’est sûrement une question d’implication personnelle, ça me rappellerait des souvenirs d’enfance !
L’enfance doit-elle se transformer avec l’âge en une période dorée d’insouciance ? Que sont mes souvenirs d’enfance ? Cette journée avec mon frère Pascal à Ermenonville où nous avions ri à la vue d’un t-shirt un peu grossier et où la peur de dévoiler la raison de ce rire m’avait fait inventer une histoire rocambolesque à mon beau-père, qui, ayant interrogé précédemment mon frère, avait obtenu une raison bien différente évidemment, et m’avait valu je ne sais quel supplice pour flagrant délit de mensonge. Peut-être aussi cette tasse cassée, ou encore ce porte-monnaie perdu sur la route du Viniprix ? Tant de souvenirs de terreurs pour des situations anodines !
Et du fond de ma chambre de Jaipur au luxe délabré, la souvenance de moments d’enfance heureuse est impossible. Et par la suite, quels furent-ils ? Quelques mois avec Damien, qu’il aura fallu tant de temps à expier,
peut-être ce court moment dans la mosquée de Cordoue, peut-être cette terrasse de Marrakech ou encore ce bonheur artificiel de la « Love Parade 95 ». C’est peu, à mon avis. Il y a aussi cette sorte de bonheur par procuration, par l’intermédiaire des autres. Le spectacle du bonheur me rend heureux, et non pas jaloux comme certains, car souvent sa simplicité me semble carrément inaccessible.
J’avais eu le sentiment lorsque ce gamin m’avait demandé d’écouter mon « walkman », qu’il avait été déçu d’entendre les « remixes ambiant » de Massive Attack plutôt que le dernier Michael Jackson ! Ce sentiment s’est accrû lorsque mon logeur m’a demandé si j’avais une cassette de ce dernier. « Véri femous here ! » Et merde, si la promo de « Saturn » n’avait pas été épuisée, je serais devenu une idole pour la famille ! Si la sensation d’être une idole – à défaut d’être un Dieu – ne rend pas si heureux, je crois qu’elle donne tout de même la satisfaction de se sentir vivant.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire