jeudi 12 octobre 1995

Delhi, deuxième jour,

Deuxième jour en Inde, et premier endroit où il fait frais et où je peux écrire en paix. Le premier jour a été un peu difficile, aucune opportunité de comprendre par soi-même comment marche la vie ici. Etre la proie de ceux dont le métier est de vivre des touristes semblait être la seule issue. Je me suis donc retrouvé successivement dans un hôtel chic hors de prix loin de tout et dans une « famille » encore plus loin de tout mais moins hors de prix. Le seul endroit que le « Lonely Planet » me donnait envie de visiter est l’ « Hôtel Height » où, déjà prendre le thé est très agréable, il y a aussi des chambres bon marché, j’essaierai d’y loger demain. C’est juste sur la Connaught Place, avec une terrasse la surplombant.
A Marrakech, il y avait déjà des situations un peu identiques. La terrasse avec vue apporte la quiétude. Le café chic, avec air climatisé, la possibilité d’écrire.
La visite de la grande mosquée de Delhi était impressionnante. Il y a quelque chose de grand dans les mosquées qui est très différent dans les églises, il est facile d’imaginer que ce soit lié au sentiment de culpabilité que le catholicisme favorise. L’infini, la pureté sont des notions qui semblent inhérentes au calme des mosquées. Il est dommage que celle d’aujourd’hui n’ait pas été épargnée par les solliciteurs de toutes sortes !
Comment définir l’état intérieur actuel, difficile ! Un peu plus « relax », c’est sûr, mais pas tant que ça. Le départ manqué depuis Paris et la nuit inattendue à Londres avaient leur charme bien sûr. La situation cependant était peu simple. J’avais quitté Micky à Berlin pour retrouver Chris à Londres, quelques mois auparavant, et je me retrouvais exactement dans la situation opposée. Croiser Olivier Delannoy n’avait pas été si étonnant. A quelle espèce puis-je appartenir ? Les voyageurs, les errants, les fuyants ? Où trouver le repos de l’âme ? En Inde, le repos du corps semble déjà difficile, qu’en serait-il de l’âme ? Quitter l’Europe depuis Londres s’était fait dans une sorte d’euphorie, dont l’origine artificielle n’était pas à exclure, mais arriver en Asie avait eu quelque chose de totalement effrayant (dont l’origine…). La seule pensée alternativement de Chris ou de Micky m’arrachait des larmes qu’il m’était dur de retenir. La raison de ce voyage n’avait peut-être pas été uniquement personnelle. L’imagination de l’aura découlant de la témérité d’un tel parcours était certainement pour part dans ma décision de partir, mais une fois arrivé, que restait-il de cette aura, elle ne réapparaîtrait seulement qu’au retour, et là, quel jeu faudrait-il jouer encore ? Faut-il toujours donner aux autres ce qu’ils attendent ? Quel est l’intérêt de les décevoir ? Puis-je exister seulement par moi-même sans l’aide du regard des autres ? Cela serait une nouvelle donnée dans mon existence qui nécessiterait encore beaucoup d’éclaircissements. J’aime encore l’idée d’être mort si personne ne pense à moi. C’est une idée de la mort qui est déjà très loin de la mort physique et médicale. Une idée où la spiritualité a sa place, et qui accepte le concept d’éternité. Le Christ est éternel c’est sûr ! Qu’il le soit par le dogme ou juste parce que le Dogme sera lu éternellement sont deux idées intéressantes.

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