mardi 9 janvier 1996

Madras, quatre-vingt-douzième jour,

         Rester à l’hôtel est agréable, et une bonne partie des occupants n’en bouge pas. Une armée de personnel vient vous proposer des boissons, des massages ou une coupe de cheveux. Le patio offre la possibilité de lire quelques magazines occidentaux mais surtout celle de discuter entre voyageurs. On prend un exemplaire du « Time » ou du « Spiegel » qu’on abandonne bientôt à la première occasion de conversation. C’est genre « Grand Hôtel » pour vingt francs par jour. J’ai donc discuté longuement avec des Allemands dans un langage mêlé de français, d’anglais et d’allemand au sujet de tout. Parmi eux se trouvait un que mon esprit sexuellement frustré me figura s’offrant passivement. Il annonça plus tard que « la Recherche » était le livre de chevet de son ami. Je l’imaginai par la suite s’offrant à moi. Je crois être arrivé à un stade d’obsession érotique, mon aventure avec Sven n’en était que les prémisses. Rien de vraiment affectif, juste le besoin de sentir une peau moite de sueur contre la sienne, un glissement dans l’intimité d’un autre et l’agréable réflexion de soi dans son regard. J’essayais d’analyser les raisons de mon désir pour quelque de somme toute assez ordinaire et me demandais si la satisfaction d’un certain sadisme sur un masochisme s’offrant n’était pas le comble de mon excitation. Si de Sade et Von Masoch étaient respectivement Français et Autrichien, ce n’est peut-être pas un hasard, cela pourrait répondre à une base fondamentale culturelle. 
 La race germanique possédant le sentiment de puissance (physique, économique) plus développé naturellement, la jouissance se trouve dans le sentiment de diminution, comme ces directeurs d’entreprises tyrannisant leurs employés et se faisant fouetter dans des maisons closes. Les Français par contre trop chétifs et malingres trouvent leur jouissance dans la surévaluation de leur ego. Le mal-traitement de l’autre apporte la satisfaction de la supériorité dont la sensation est généralement insuffisante. Je n’échapperai pas à ce schéma sauf que la pleine jouissance serait dans la satisfaction de la perversité de l’autre lui attribuant donc le rôle du maître du jeu. Je trouverai une occasion d’inviter cet Allemand dans ma chambre.

lundi 8 janvier 1996

Madras, quatre-vingt-onzième jour,


            Mitterrand semble être mort hier, j’en profite pour m’habiller en noir, ce que je ferai moins plus tard, j’ai donné six ensembles à faire dont un seul est noir !
            La visite d’un nouveau musée dans le même concept que l’ « Indian Museum ». Nostalgie éducative du colonialisme. Une collection de timbre impressionnante, surtout les timbres allemands du troisième Reich avec la croix gammée rayonnant sur la planète Terre.
            Il semblerait qu’il y ait une catégorie de « vieilles tantes » voyageuses. C’est la troisième fois que j’en rencontre un spécimen. Après Robert à Katmandou, Michel à Puri, il y a ici Peter de Düsseldorf avec qui j’ai sympathisé. Ceci dit il y avait un peu d’embarras dans mon comportement quand sa conversation interférait celle, passionnante, que j’avais avec Hervé sur les drogues à Goa.

dimanche 7 janvier 1996

Madras, quatre-vingt-dixième jour,


            Il semble que ma faculté d’adaptation ait encore une fois été démontrée. La seule vision des « second class sleepers » était auparavant insoutenable quand maintenant je m’estime heureux d’être admis dans le train même sans place assise !
            J’ai obtenu une chambre dans l’hôtel le plus populaire qui est comme une ville en soi-même peuplée d’apatrides et qui a ses propres règles d’hygiène et de service qui sont ma foi agréables. J’ai une table et des chaises, et, luxe extrême, un miroir. Je n’ai pas vu ma figure depuis des semaines. Je me trouve un différent, le bronzage vieillit toujours un peu, j’ai peut-être aussi un peu maigri. Je me trouve des airs de mannequin à la retraite qui ne me déplaisent pas.

samedi 6 janvier 1996

Bubhaneswar, quatre-vingt-neuvième jour,



            Toujours cette anxiété liée au départ d’un endroit où l’on a ses habitudes, mais nouvelle façon de l’aborder, l’improvisation. Un train a déraillé sur la ligne de Puri, je prendrai un bus, il n’y a pas de couchette, je me mets sur la « waiting list », il n’y a pas de siège pour moi, je sommeillerai assis sur le bord de la couchette de quelqu’un d’autre.
            La journée avait apporté la visite d’une multitude de temple peuplés de divinités auréolées de têtes de cobra et de phallus sculptés émergeants de fleurs de lotus stylisées et la rencontre d’un nouvel agent de la circulation, anglais cette fois-ci. 
J’ai essayé d’expliquer la relation possible entre la mode ethnique des « grands couturiers » pour lesquels j’avais travaillé et ce voyage mais il semblait difficile d’en trouver une avec son travail. La solitude dont il jouissait au milieu de la rue loin de ses collègues avait cependant l’air appréciable.

vendredi 5 janvier 1996

Puri, quatre-vingt-huitième jour,

Espérer un contre-temps retardant le départ mais en même temps une sorte de culpabilité à se complaire dans les habitudes. J’ai laissé Michel Benoît, l’auteur du livre « Prisonnier de Dieu » lire mon journal. Je crois qu’il l’a bien aimé même s’il a trouvé le style un peu pompeux. Lire Proust parallèlement n’arrange rien, c’est sûr, mais j’ai vraiment du mal à exprimer simplement des choses qui ne le sont pas. J’ai bien aimé aussi le qualificatif de naïf pour mon comportement affectif. Moi qui ai toujours peur de manquer de spontanéité et d’agir après réflexion, je me suis trouvé jeune tout d’un coup et heureux de l’être. Sven, près de moi, écoutait notre conversation en français sans la comprendre et attendît le départ de Michel pour me serrer dans ses bras et me dire qu’il espérait me revoir. J’ai eu du mal à interpréter ses paroles. Le problème avec les Européens du Nord, c’est leur capacité d’ôter le côté sexuel des choses. Un acte synonyme de désir chez nous n’est qu’une simple marque d’affection pour eux, difficile de s’y retrouver. Je verrai à peu près sûrement Sven à Goa, la situation s’éclaircira peut-être. Je ne suis pas contre une petite amourette de vacances même si un peu plus est hors de question.

jeudi 4 janvier 1996

Puri, quatre-vingt-septième jour,

Chaque jour apporte une évolution dans le jeu avec Sven. Les coïncidences se multiplient, un peu de charme romantique allié à un zeste d’érotisme et l’on va beaucoup en avant sans aucun espoir de recul. On croit que l’on joue alors qu’on est le jouet, non de l’autre mais avec l’autre, de la situation qui, même si nous la connaissons déjà à l’avance, nous assigne à des rôles dont il nous est impossible de nous écarter.
Sven est très blond, poilu, la peau un peu rosée, né le onze mai et a cet air de fausse fragilité qui m’avait séduit chez Damien. Etre attiré par lui, c’est un peu la poursuite de l’impossible, la certitude de l’échec, mais c’est aussi être fidèle à son passé, rester égal à soi-même, l’illusion de ne pas vieillir. J’ai embrassé les lèvres de Sven comme dans mon rêve et il a dit que c’était assez. Ca l’était en effet, la nuit de pleine lune au délire opiacé avait été parfaite.

mercredi 3 janvier 1996

Puri, quatre-vingt-sixième jour,

La nuit fût encore une fois très agitée, non en raison d’une activité intérieure comme la nuit précédente mais à cause de l’animation extérieure. Il semblerait que les trois nuits autour de la pleine lune soient consacrées au chant et à la danse dans le village des pêcheurs. Une voiles, trois néons à la verticale et deux puissants haut-parleurs composent la scène où deux travestis et une demi-douzaines de musiciens danseurs se produisent. Mon premier spectacle de travestis tribal. Les deux « chanteuses » vêtues de saris et masquées très « tribal » avaient encore une énergie extraordinaire à six heures et demie du matin pour le lever du soleil, dont l’origine naturelle restait douteuse. Je suivais un petit garçon de dix ans (« you are my friend ! ») dans la cahute de ses parents où je fus invité à prendre le thé. On voudrait donner les cinquante francs qui suffiraient à construire la maison avec dépendances dont ils rêvent mais on ne le fait pas. Quelque chose nous bloque, peut-être cette attitude d’assistés qu’ont souvent les indiens pauvres qui trouvent naturelle toute aumône.
Sur le chemin de la plage nous rencontrâmes les deux travestis du village. Ils étaient tous les deux debout, ayant abandonné les saris pour des tenues guère plus masculines et conversaient avec les pêcheurs. Leur parler était difficile car leur anglais rudimentaire. Celui aux yeux très verts n’en parlait pas un mot. C’est donc l’autre qui vint nous rejoindre sur la plage sous prétexte de nous offrir des concombres avec du sel. Nous apprîmes alors qu’ils venaient d’un village éloigné de trente kilomètres, qu’il dansait souvent dans la région pour les mariages et nous fît la démonstration de la danse du cobra. J’étais fasciné par le côté tellement primitif de la situation ; un homme dans un petit village indien où la condition des femmes est si mauvaise et qui cependant s’identifie à elles, et, extraordinaire, trouve sa place.
Le reste du temps j’observais le petit jeu de Chris, un des australiens du groupe, et de Lita. Etant les seuls à ne pas être en couple, tout semblait les pousser l’un contre l’autre, mais étant trop « cool » pour introduire une dimension sensuelle dans leur amitié, il y a cette sorte de jeu dont la contemplation évoque celle du bonheur. Nous tourbillonnons sur la plage en offrant nos « lungis » au vent pour les faire sécher. Nous tombons l’un sur l’autre en riant la tête emmaillotée dans les étoffes indiennes. Nous nous donnons le bras pour marcher dans les petites flaques laissées par le ressac. J’offrais certainement un spectacle comparable dans mon comportement vis-à-vis de Sven qui passa la soirée d’adieu des Australiens avec nous sur la terrasse. Regarder les vagues près de lui en entendant plus loin les succès de Georges Michael repris à la guitare par la petite bande était assez formidable. Perdu dans le temps…

Puri, quatre-vingt-cinquième jour,

J’ai fait plein de rêves avec Sven. Nous étions à Puri dans notre hôtel et nous jouions à des jeux vidéos sur ma télé que je viens de vendre. Nous allions ensuite sur le toit admirer l’extraordinaire lever de soleil de quatre heures du matin (il se lève normalement à six) puis nous montions sur une sorte de pyramide en bois de parc pour enfants où je marchais sur sa main mais il ne la retirait pas.
J’embrassais aussi ses lèvres pendant l’absence de son ami. Je mourrais d’envie de trouver une occasion de lui en parler. Comme il séjourne dans une chambre proche de la mienne cela me semblait facile, mais le courage m’a manqué pour une déclaration qui ne pouvait qu’être ridicule en fin de compte. Pour être sûr de ne pas importuner les gens, il vaut mieux attendre qu’ils viennent à nous, ne pas gâcher son potentiel pour des gens qui ne l’apprécieraient pas. Sven pourrait-il l’apprécier ? J’aimerais bien qu’on me dise qu’on a rêvé de moi !

mardi 2 janvier 1996

Puri, quatre-vingt-quatrième jour,


Organiser la suite du voyage, penser au départ. Essayer de profiter des idées autres sans leur donner l’impression qu’on les suit. Ce mois de janvier est le mois le moins organisé depuis le début de mon voyage. Est-ce déjà la lassitude ?
Pourquoi changer de plage, quoi de nouveau dans ces autres temples? J’imagine que seule leur visite peut déterminer leur particularité ou leur similarité.

J’approfondis mes amitiés à Puri, j’attendrai la pleine lune avec Fabian, un Suisse Allemand, je prends le thé avec Andrej, un Polonais de San Francisco et je reste sur la plage avec Sven, un Norvégien de Copenhague.

lundi 1 janvier 1996

Puri, quatre-vingt-troisième jour,



Je marche le long de la plage et toutes sortes de choses exotiques me semblent familières. La marée ramène sur le rivage des tortues mortes gigantesques, elles sèchent au soleil dans différents états de décomposition. Une d’entre elles n’a plus que la carapace et le crâne.
Vue de profil, les cavités oculaires se rejoignent et l’on peut « voir » au travers. Un paysage animé, celui de la plage, existe derrière les orbites vides et leur donne une sorte de vie. On regarde un squelette et il semble sentir votre regard et répondre depuis l’au-delà. La carapace des mêmes tortues est le panier le plus fréquemment utilisé par les femmes des pêcheurs. Elles remontent leur « lungis » sur les hanches en une sorte de « bloomer » et portent un petit « caraco » qui complète normalement le sari.
Un linge tordu et enroulé comme une corde sur le sommet de la tête sert de socle à la carapace de tortue dans laquelle elles transportent des thons, des requins ou des espadons sans un seul oscillement de la tête mais avec un déhanchement digne de danseuses du ventre. Un moulinet horizontal des bras accompagne cette « danse tribale » de la vie quotidienne. Des enfants uniquement habillés de chaînettes à breloques autour des chevilles et des reins, attendent en proue d’une barque, ajustant un petit nœud de satin rouge dans les cheveux, le départ pour la pêche.
Les voleuses de bois mort se cachent dans les dunes pour ne pas se faire contrôler par la police locale. Une vieille femme torse nu se traîne lamentablement sur les mains et le fessier réclamant de l’eau à des enfants qui passent.
Des occidentaux inspirés par le bruit des vagues méditent interminablement après quelques exercices de yoga. La richesse du paysage visuel est infinie, j’essaye de mémoriser les images qui m’impressionnent et capter une atmosphère plus exacte que celle des photos devant lesquelles se précipiteraient des enfants figés dans un sourire édenté, seul motivé par la roupie espérée après une telle performance.

dimanche 31 décembre 1995

Puri, quatre-vingt-deuxième jour,

Dana, la Berlinoise qui en 1999 aura aussi 33 ans, s’est fait mordre le sein par un Indien chassé par elle. Mon réveillon a été un peu son soutien psychologique. « J’étais très satisfaite de mon dessin même s’il n’était pas beau, simplement parce qu’il était réaliste. Cette femme que j’avais croquée était laide et on la voyait telle qu’elle était dans sa laideur, j’avais donc fait un beau dessin. Mais lorsque cette femme me demanda de le voir, je le serrais contre moi pour qu’elle ne voit pas combien elle était laide. » L’histoire me parût si drôle qu’un fou rire communicatif nous prît et nous pleurions sans pouvoir nous arrêter.

Jérémy m’invita pour un peu ( un tout petit peu) de « sucre brun ». L’alcool et les « space cakes » ne furent peut-être pas les seules raisons de mon extraordinaire bien-être.

samedi 30 décembre 1995

Puri, quatre-vingt-unième jour,


Journée de repos après les efforts de la veille. Ne rien faire est agréable. « Et si on allait à la plage ? »
Il m’avait semblé que les Français étaient les seuls à employer le mot « baba cool » et je m’étais souvent demandé pourquoi. J’ai obtenu la réponse aujourd’hui. Un « baba » Indien est une sorte de maître spirituel, généralement avec des cheveux mi-longs frisés et dont l’ambition est de fonder sa propre ashram. Par extension, toute personne pleine de bonté, généreuse et apte à donner quelque aumône aux mendiants sera qualifiée par ces derniers de « Baba ». « Hé Baba ! One roupie ! » se fait partout entendre. Ensuite il suffit d’être « cool » pour devenir un « baba cool » !
J’ai fait la connaissance de deux Allemands (encore!) très amusants. Le premier est très blond, très musclé, très grand, très peu éduqué, somme toute très allemand et agent de la circulation dans un petit village. Le deuxième est tout le contraire, excepté qu’il vient du même village, et est un « computer freak ». C’est une combinaison très originale et inattendue – que le sexe n’a même pas l’air d’expliquer – qui je crois ne peut exister qu’entre Allemands. Je les aime aussi pour ça

vendredi 29 décembre 1995

Puri, quatre-vingtième jour,



La journée a été consacrée à la visite du seul monument important des environs : le temple du soleil de Konark. Je voulais le voir avant la fin de l’année et je m’y suis tenu. Parcourir les quatre-vingt kilomètres aller-retour en vélo doublait l’excursion d’une épreuve sportive. La fatigue physique permît d’anéantir ma mauvaise humeur certainement liée à la proximité de la pleine lune et arrivais devant un temple très différent de ceux que j’ai eu l’occasion de voir en Inde. C’est une sorte de pyramide en roche poreuse dont le socle est orné de douze roues de char. On a plutôt le sentiment de voir quelque temple Inca de la forêt équatoriale qu’un temple indien et l’imagination du sacrifice de vierges ayant été précédemment dûment violées selon les rites exigés est aisée à l’observation des multiples sculptures érotiques d’où s’échappe une atmosphère mi-orgiaque, mi-sacrée.

Le souvenir du char de l’Apocalypse avec ses quatre roues multidirectionnelles ornées d’yeux revînt aussi à ma mémoire avec ce sentiment berlinois de fin du monde déjà passée.
En revenant et alors que j’approchais de Puri, le soleil commençait déjà à se coucher. Je traversais une forêt de cocotiers et je pensais à ce que j’avais écrit la veille, je souris en trouvant de la beauté au paysage. Quand j’aperçus en son milieu une centrale électrique je riais de bon cœur en trouvant de la beauté au paysage !

jeudi 28 décembre 1995

Puri, soixante-dix-neuvième jour,



Grande conversation avec Lita aujourd’hui. J’ai trouvé une nouvelle victime à qui raconter ma vie. L’Allemagne, la France,…Pourquoi l’élégance française ne serait qu’une réponse aux complexes et aux frustrations de chacun. Tous essaient de cacher quelque chose, leur classe sociale, leur éducation, leurs difformités. La beauté est rarement vraie et naturelle. Quand exceptionnellement elle apparaît, on la voit sublimée, devenir surnaturelle, inaccessible. La beauté non-apparente a l’avantage de faire appel à l’intelligence pour être découverte, elle est réservée à ceux qui savent la chercher. La beauté apparente a l’avantage d’agir sur tout le monde, les stupides, les non stupides, mais de par cela nécessite cette fois l’intelligence de celui qui la détient, ne pas donner des perles aux pourceaux.
La conversation de la veille sur les films de Quentin Tarentino m’amena aussi à la conclusion que « Pulp Fiction » était définitivement « nineties » couronnant la suprématie américaine en domaine d’art. Si les boîtes de conserve d’Andy Warrol avaient choqué en tant qu’œuvres d’art, les « tasty burgers » du compagnon de Travolta sont des chefs d’œuvre pour l’ensemble du globe et ne dérangent personne.
L’Europe s’englue dans sa période de transition, ne trouve pas d’identité entre le passé et le futur pendant que les Etats-Unis font de leur crise décadente un bouillonnement culturel qu’aucun autre courant venu du « vieux continent » ne vient entraver. L’essor économique et artistiques sont-ils opposés ? Est-ce seulement la nostalgie de l’époque de prospérité et de vie facile qui incitent à s’interroger sur la nécessité de l’art dans la vie quotidienne, ou bien l’aisance et le confort n’ayant pas apporté la satisfaction attendue, on se penche sur des moyens plus indirects, pour pouvoir contenter son esprit.
On veut voir des couchers de soleil dans les cocotiers et une fois qu’on les a vus on les trouve vulgaires. On cherche alors la beauté d’une brume matinale mêlée à la fumée de cheminées d’usines, et le triste quotidien d’une masse – qui rêve des cocotiers qui nous ont laissés indifférents – est par nous transcendé au rang de merveille car il nous a donné le plaisir d’utiliser notre intelligence pour pouvoir apprécier ce que ne voient pas les masses.


mercredi 27 décembre 1995

Puri, soixante-dix-huitième jour,

Le village était en fait une ville. Marcher jusqu’au temple qui fait la célébrité de Puri fût une rude épreuve, qui, je le comprends, répugne à la majorité. Cela mis à part, j’ai vu la vraie ville, le « indian side », de ce côté que des Indiens, et beaucoup de pèlerins. Le temple était bien sûr « Non Hindous not allowed » et la terrasse de la librairie offrant une vue panoramique sur l’intérieur, fermée. Il restait le plaisir d’avoir vu des Indiens en vacances, achetant des colliers formés de multiples coquillages, des tissus appliqués typiques de l’Orissa (la région de Puri) ou encore achetant des petits paniers de sucreries comme offrandes aux Dieux.

La plage n’est pas très abrupte et le ressac s’étend sur plus d’une dizaine de mètres. Le sable devient alors une étendue huileuse où glisse parfois l’hémisphère d’une bulle de vague au gré du vent que colorent les tons de feu du soleil couchant. Cette lumière particulière – parce que le miroir offert par le sable est beaucoup plus lisse que celui de la mer, continuellement en mouvement – apporterait presque de la poésie à la vision de ces locaux déféquant à chaque marée haute tout au long du village de pêche.

mardi 26 décembre 1995

Puri, soixante-dix-septième jour,



La plupart des occidentaux arrivant ici viennent de Calcutta, la ligne qui mène à Puri ne va pas plus loin. Aller plus au Sud est compliqué depuis là. On part de Calcutta seul, on sympathise avec les autres occidentaux voyageant avec soi dans le compartiment du train de nuit, on partage ensuite la même chambre et les jours passent sans qu’on puisse se décider à partir, ou bien trouver une place de libre dans un train. Je n’échappe pas à la règle – sauf que j’avais prévu de rester une dizaine de jours – et me retrouve appartenant plus ou moins à une bande d’Australiens de Melbourne. Ma voisine de chambre s’appelle Lita, a vingt-trois ans, médite quotidiennement et aime bien Aretha Franklin qu’elle a eu l’occasion d’entendre sur mes disques.

lundi 25 décembre 1995

Puri, soixante-seizième jour,

Puri est une ville qui se développe, le tourisme y est important. On assiste donc à de nombreuses constructions de villas en bord de mer. Le problème est que si l’on commence à construire quand on a de l’argent, on arrête aussi quand l’argent manque. Les maisons autour de mon hôtel sont majoritairement des huttes construites en branches de palmier mais il y a aussi quelques bâtisses de briques pas encore crépie. Elles offrent en fait le même aspect que les anciennes villas abandonnées qui ont des airs de fausses ruines de l’époque romantique où l’on pourrait réciter des passages de Chateaubriand. Limite entre le passé et le futur si mince, uniformisation de l’environnement.

dimanche 24 décembre 1995

Puri, soixante-quinzième jour,



La plage sous les tropiques de l’été avec l’atmosphère hivernale de Noël. Marcher le long de la page déserte en dansant et criant au rythme de la musique électronique du « walkman » au maximum. Sensations semblables à celle du E-werk mais en solitaire et sans drogue. Un de ces morceaux de musique synthétique finissait par un long bruit de vagues. Le bruit réel des vagues ayant toujours été présent dans mon paysage auditif « derrière » mon casque, il semblait l’avoir tout d’un coup envahi et traversé, le naturel et le surnaturel se trouvaient confondus. Par un processus similaire, la fixation de l’image des vagues me donna la fugitive impression qu’elles allaient traverser la barrière entre la nature et mon conscient, composée par le verre de mes lunettes de soleil.
Il y a une église chrétienne dans le village des pêcheurs, on y chante et on y frappe dans ses mains pour la messe de Noël, il n’y a pas vraiment de sermon, il semblerait que l’on puisse tout dire en chantant. Des hauts-parleurs transmettaient dans tout le village les chants bon enfants de cette population en pleines festivités.

samedi 23 décembre 1995

Puri, soixante-quatorzième jour,



J’ai pu admirer ce matin un des plus beaux levers de soleil de ma vie (il est vrai qu’en dehors de l’Inde, je ne suis pas habitué à me lever si tôt). Il semble qu’assister au lever du soleil est dans les usages de la «middle class» indienne passant ses vacances ici. Des dizaines de couples, de familles étaient là, appareil photo en mains, attendant les premières lueurs au dessus de l’océan pour fixer à tout jamais l’enfant chéri dans ce cadre merveilleux. Les rougeoiements infinis du ciel se concentrèrent en un seul point et apparût la boule de feu. Le sac et le ressac animaient le flamboiement du ciel reflété dans le miroir formé par le sable de la plage, comme si elle s’était soudainement embrasée. Je restais là, mon verre de « cay » réchauffant mes doigts, le monde extérieur à ce surnaturel bûcher m’étant complètement indifférent.
Lita, l’australienne du train, m’accompagne dans ma nouvelle chambre avec vue sur la mer dans le village des pêcheurs. Je pensais m’ennuyer lorsque j’ai réservé la chambre pour dix jours et je n’ai ni le temps de lire ou d’écrire, je discute à longueur de journée avec des inconnus, avec les gens que j’ai déjà vus trois fois dans la journée, aux Français, aux Allemands, aux gens qu’on me présente,… Dans ce petit village, c’est un peu un « Hippie revival », la vie est incroyablement bon marché, l’opium en vente libre et il n’y a rien à faire si ce n’est rester sur la plage. Je vais user sans en abuser.

vendredi 22 décembre 1995

Puri, soixante-treizième jour,

Du voyage dans un « ghetto ». Les quatre occidentaux du train étaient réunis dans le même compartiment. Assez agréable en fait. Il semble que je transforme un peu mon attitude. Porter des couleur m’apporte un plaisir considérable et parler avec les gens est un besoin. Sur la plage, j’ai rencontré aussi Jay et Tracey qui viennent de San Francisco, l’un est producteur de musique et l’autre est antiquaire, ah, tiens !
Je passerai les fêtes sur la plage sous les tropiques, on pourrait imaginer pire ! Puri a beaucoup de caractère, j’attendais un endroit très religieux et c’est un village de pêcheurs.

jeudi 21 décembre 1995

Calcutta, soixante-douzième jour,

Les cintres vendus dans la rue comme des sculptures de Calder.





La canne à sucre juteuse et pressée devant vous à chaque coin de rue.

Cette longue maison au milieu d’un « bazar » dont le fronton était occupé par deux griffons dos à dos enserrant un médaillon célébrant le jubilé de la reine de 1853.

Le bakchich laissé pour pénétrer dix mètres de plus dans les jardins du « Marble Palace ».


La boutique de vieille argenterie dans l’ancienne boutique Rolex.

mercredi 20 décembre 1995

Calcutta, soixante et onzième jour,

Calcutta est indiscutablement une ville du début du dix-neuvième. Ayant cessé d’être la capitale au profit de Delhi en 1911, l’architecture postérieure à cette date est beaucoup moins spectaculaire. Pour les bâtiments de l’âge d’or de Calcutta il y a deux alternatives, la ruine ou la restauration à moyens limités. Les quartiers restaurés ont quelque chose de New-York dans ces grands « buildings » néo-classiques imposants abritant des banques et des compagnies d’assurances.
On peut aussi y trouver de la ville méditerranéenne dans les bâtiments peints en ocre et brique avec des volets verts.
Se trouvent aussi dans le quartier de mon hôtel – à l’endroit que le Victoria Memorial m’avait montré le matin-même au XIXème comme l’équivalent des Champs-Elysées à la même époque – des masures fastueuses. Une d’entres elles, envahie par une jungle de mauvaises herbes annonçait le « Calcutta Ladies Golf Club » sur une plaque branlante de marbre noir fissuré, comme une plaque funéraire.
Calcutta c’est aussi des bus londoniens « Double Decker » encore en service, mais dont le moteur a dû exploser un jour, alors ils sont tractés par des avants de semi-remorque ce qui les fait pencher en arrière !

mardi 19 décembre 1995

Calcutta, soixante-dixième jour,

Délaisser la réflexion pour l’observation de la ville, se laisser conduire par ses courants, son rythme. Traverser les terrains publics et privés de golf et de cricket, chercher un invisible fort du dix-huitième siècle, se balader dans le « Indian museum ».
 Ce dernier fût une expérience intéressante en tant que subsistance intacte d’un essai de culture occidentale en Inde.
Que de l’extraordinaire ou à défaut du quotidien en dimension extraordinaire, un peu comme lorsque l’on cherche à impressionner des enfants. Ainsi l’on peut voir des mouches et des moustiques grossis cent fois ou encore le système respiratoire d’un cobra éventré dans le formol, mais aussi un pingouin, des kangourous et des autruches empaillés, un cygne noir et le squelette de son poussin encore dans l’œuf, un caméléon aussi dans un bocal autrefois rempli de formol. « It lost its tail in some accident » annonçait aussi la légende d’une raie empaillée !

Ai fait quelques salles des ventes à la recherche de « vestiges d’un passé qui n’est plus ». « Les choses nous parlent si nous savons les entendre » dit Barbara, aujourd’hui les sofas en velours à fleuri n’avaient pas grand chose à me dire et tout d’un coup une petite étagère « cubiste » raconte une histoire peut-être à cette console d’acajou renversée dans un coin.

lundi 18 décembre 1995

Calcutta, soixante-neuvième jour,

J’avais fermé les yeux dans un fourgon rempli de bétail et les avais rouverts dans une léproserie au Moyen-Age. De toutes parts on pouvait entendre des toux grasses et sans fin. En y ajoutant quelques complaintes litaniques de plusieurs mendiants, celles des vendeurs « cay », les pleurs des enfants et le tableau était complet. Un peu difficile le retour en Inde. Je suis resté trois jours avec un petit-déjeuner et quatre bananes dans l’estomac, croyant désespérément avoir commandé un plateau repas qui n’arriva jamais.
Après un voyage si désastreux, Calcutta me parût magnifique. Quelque chose de Nice en ruines, et en plus enfin de la chaleur ! Mes deux hôtels bon marché avec terrasse sélectionnés s’étant avérés complets, je suivis un guide dans des dizaines d’autres pensions aussi complètes les unes que les autres pour enfin accepter une chambre dans un bouge. Me ravisant, je revins chercher le sac que j’y avais laissé et une souris était déjà là en train de le flairer. Je repartais seul à la recherche d’une autre chambre et me décidais pour une trois fois plus chère que je ne comptais, normal, il y avait trois lits. C’est la chambre « 11 », - je jure que je ne l’ai pas fait exprès, le « 11 » a vraiment une signification dans ma vie, j’ai appris en plus que c’est le nombre de la créativité et de la féminité aux tarots (tiens, tiens !), par contre mon soixante-neuvième jour de voyage ne m’apporte aucune excitation charnelle ! – elle est grande avec un sol couvert de mosaïque et un mobilier délabré des années trente. En plus, il y a une salle de bains ! Quand il n’y a pas de terrasse, la chambre doit être agréable sinon il n’y a plus d’endroit où se reposer.

Déjà à Bénarès, j’avais fit l’acquisition de la musique d’un film indien qui s’était avérée remplie de tous les derniers succès musicaux que ce soit en Inde ou au Népal. Entendre ces refrains entraînants à longueur de journées avait excité ma curiosité sur le contenu d’un tel film, et bien sûr ce n’est pas dans les « free movie show » de Katmandou que j’aurais pu la satisfaire. Alors que j’étais encore dans le taxi qui me menait de la gare à mon hôtel, je remarquais un monumental cinéma le jouant dont je mémorisais immédiatement le nom avant de l’oublier : « Metro ». Dès que mes préoccupations de logements furent résolues, je partais à la conquête des plaisirs indiens. Je me fichais de la qualité de mon voisinage et demandais une «mauvaise place» au premier rang. J’en obtins une au deuxième rang et en plus au balcon, - en anglais « circle », je le sais maintenant - . Acheter un billet de cinéma peut-être une épreuve de sport en Inde, particulièrement là où je l’avais expérimenté , à Jaipur, où il y avait une queue par catégorie (cinq), chacune subdivisée en hommes et femmes ; les touristes ayant le droit à quelques dérogations dans les règles – sinon aucun moyen de savoir où acheter son billet sans que tous les indiens vous poussent et passent devant vous ou pire, que le guichet ferme sous votre nez - .
J’étais donc assez heureux d’avoir un billet quel qu’il soit et le public « choisi » de mon voisinage me permit d’avoir quelques commentaires en anglais sur les principaux rebondissements, même si je n’étais pas au milieu des gens qui frappaient des mains et sifflaient au milieu de l’action. Le film en lui-même était un peu agaçant à force de tant de luxe étalé pour des miséreux. L’action se situait successivement à Londres, à Zurich, puis dans des palais Indiens. Le héros, un macho qu’on voit conduire une Ferrari, une Porsche, une Mercedes, une Golf – toutes en cabriolets habillés de cuir assorti à la peinture extérieure – tombe amoureux d’une fille que l’on voit en auto-stoppeuse, en paysanne ou encore en serveuse, elle se refuse, elle succombe, ses parents s’interposent, un peu de sang quand l’amoureux et le prétendant choisi par les parents se rencontrent, quelques larmes, mais finalement « Happy End ! ». Si le film n’était pas une œuvre d’art, la salle de cinéma en était une, une merveille d’architecture trente restaurée dans les années cinquante, un peu comme si le « Rex » n’avait pas été retouché depuis 1953. On pense trop souvent à New-York pour la caricature « cliché » d’un cinéma, alors que ça pourrait ressembler au « Metro », une bâtisse « Art Déco » monumentale à Calcutta ! Une ruine très émouvante !