J’avais fermé les yeux dans un fourgon rempli de bétail et les avais rouverts dans une léproserie au Moyen-Age. De toutes parts on pouvait entendre des toux grasses et sans fin. En y ajoutant quelques complaintes litaniques de plusieurs mendiants, celles des vendeurs « cay », les pleurs des enfants et le tableau était complet. Un peu difficile le retour en Inde. Je suis resté trois jours avec un petit-déjeuner et quatre bananes dans l’estomac, croyant désespérément avoir commandé un plateau repas qui n’arriva jamais.
Après un voyage si désastreux, Calcutta me parût magnifique. Quelque chose de Nice en ruines, et en plus enfin de la chaleur ! Mes deux hôtels bon marché avec terrasse sélectionnés s’étant avérés complets, je suivis un guide dans des dizaines d’autres pensions aussi complètes les unes que les autres pour enfin accepter une chambre dans un bouge. Me ravisant, je revins chercher le sac que j’y avais laissé et une souris était déjà là en train de le flairer. Je repartais seul à la recherche d’une autre chambre et me décidais pour une trois fois plus chère que je ne comptais, normal, il y avait trois lits. C’est la chambre « 11 », - je jure que je ne l’ai pas fait exprès, le « 11 » a vraiment une signification dans ma vie, j’ai appris en plus que c’est le nombre de la créativité et de la féminité aux tarots (tiens, tiens !), par contre mon soixante-neuvième jour de voyage ne m’apporte aucune excitation charnelle ! – elle est grande avec un sol couvert de mosaïque et un mobilier délabré des années trente. En plus, il y a une salle de bains ! Quand il n’y a pas de terrasse, la chambre doit être agréable sinon il n’y a plus d’endroit où se reposer.
Déjà à Bénarès, j’avais fit l’acquisition de la musique d’un film indien qui s’était avérée remplie de tous les derniers succès musicaux que ce soit en Inde ou au Népal. Entendre ces refrains entraînants à longueur de journées avait excité ma curiosité sur le contenu d’un tel film, et bien sûr ce n’est pas dans les « free movie show » de Katmandou que j’aurais pu la satisfaire. Alors que j’étais encore dans le taxi qui me menait de la gare à mon hôtel, je remarquais un monumental cinéma le jouant dont je mémorisais immédiatement le nom avant de l’oublier : « Metro ». Dès que mes préoccupations de logements furent résolues, je partais à la conquête des plaisirs indiens. Je me fichais de la qualité de mon voisinage et demandais une «mauvaise place» au premier rang. J’en obtins une au deuxième rang et en plus au balcon, - en anglais « circle », je le sais maintenant - . Acheter un billet de cinéma peut-être une épreuve de sport en Inde, particulièrement là où je l’avais expérimenté , à Jaipur, où il y avait une queue par catégorie (cinq), chacune subdivisée en hommes et femmes ; les touristes ayant le droit à quelques dérogations dans les règles – sinon aucun moyen de savoir où acheter son billet sans que tous les indiens vous poussent et passent devant vous ou pire, que le guichet ferme sous votre nez - .
J’étais donc assez heureux d’avoir un billet quel qu’il soit et le public « choisi » de mon voisinage me permit d’avoir quelques commentaires en anglais sur les principaux rebondissements, même si je n’étais pas au milieu des gens qui frappaient des mains et sifflaient au milieu de l’action. Le film en lui-même était un peu agaçant à force de tant de luxe étalé pour des miséreux. L’action se situait successivement à Londres, à Zurich, puis dans des palais Indiens. Le héros, un macho qu’on voit conduire une Ferrari, une Porsche, une Mercedes, une Golf – toutes en cabriolets habillés de cuir assorti à la peinture extérieure – tombe amoureux d’une fille que l’on voit en auto-stoppeuse, en paysanne ou encore en serveuse, elle se refuse, elle succombe, ses parents s’interposent, un peu de sang quand l’amoureux et le prétendant choisi par les parents se rencontrent, quelques larmes, mais finalement « Happy End ! ». Si le film n’était pas une œuvre d’art, la salle de cinéma en était une, une merveille d’architecture trente restaurée dans les années cinquante, un peu comme si le « Rex » n’avait pas été retouché depuis 1953. On pense trop souvent à New-York pour la caricature « cliché » d’un cinéma, alors que ça pourrait ressembler au « Metro », une bâtisse « Art Déco » monumentale à Calcutta ! Une ruine très émouvante !
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