dimanche 12 novembre 1995

Katmandou, trente-troisième jour,

Premier jour sans mes voisins suédois. Ce vieux couple alternatif s’était peu à peu inséré dans mon quotidien, cette discrète présence si agréable pour le repos. On ne parle pas mais on sait que chacun est ouvert à la conversation. Cette terrasse de l’hôtel est magique, chacun peut s’y retrouver, mais le pouvoir attractif de l’activité de la place est si fort qu’on oublie assez vite ses voisins pour suivre l’évolution du marchandage de quelque couteau népalais avec plaisir. Tout mon temps est consacré à la terrasse pendant son ensoleillement.
Je commence à être très bronzé, mes rides frontales sont quelquefois assez profondes au petit matin – le moment du rasage, le matin, est à peu près ma seule occasion de me regarder dans la glace -. J’aime assez les premières marques physiques d’une maturité intérieure, les cheveux blancs ont le droit d’apparaître maintenant.
Du pouvoir des chiffres.
J’admire la dépendance de l’irrationnel (une tendance, un état d’esprit), au rationnel (les nombres). En 1989, les voitures sont carrées, en 1990, elles sont rondes ; j’ai 29 ans, je suis un jeune homme, j’ai trente ans et je suis devenu un homme !
La vie est douce à Katmandou, un peu comme à Berlin. Aisance matérielle, temps libre, soleil… Les agaceries du début sont devenues des repères rassurants. Le continuel tchic-tchic-tchic des machines à broder sortant de chaque boutique, le « hashich, opium, dope ? » des Street Dealers, le vacarme des klaxons et autres sonnettes de vélos, sont comme la respiration régulière de quelqu’un, le signe de sa bonne santé. J’espère que le temps se détériorera assez pour m’obliger à partir, j’aime savoir que ma chambre m’attend, qu’il ne faut pas que j’oublie de l’aérer.

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