jeudi 16 novembre 1995

Katmandou, trente-septième jour,

« Chez Didi »

Mon restaurant favori à Katmandou est une petite gargotte tibétaine qui s’appelle: « Small Star ». Elle a, comme toutes les autres, un rideau blanc orné d’un signe géométrique tibétain – qui ressemble à un drapeau – à la place de la porte, et qui préserve les clients de la poussière, du vent et du regard des touristes. J’ai été attiré là par une odeur en passant – comme ces odeurs de crêpes sur les Grands Boulevards un jour de gourmandise et qui vous empêchent d’aller plus loin – j’ai soulevé le rideau autrefois blanc, et me suis retrouvé dans l’univers de Didi. Tout le monde m’a regardé curieusement, j’ai demandé, comme en m’excusant, s’il y avait des « Momos », ces petits raviolis à la vapeur que j’aime tant – et dont l’absence aurait été un prétexte pour partir -, Didi m’a répondu que oui et signifié une place où m’asseoir. De là je commençais à reconnaître les lieux. Signe de grand luxe pour ce genre d’endroit, il y avait un menu encadré sous verre et accroché au mur, affichant le nom de l’endroit, le nom des plats et leur prix (tout autant de données qui restent très mystérieuses dans la plupart des autres). Le reste des murs était occupé par des posters encadrés d’une baguette clouée (et pas toujours très droite), vantant le doux délice procuré par une lueur tranquille ou encore combien la nature est généreuse en dispersant de la beauté partout (ceci illustré par un mini chalet peuplé de nains en céramique au bord d’un lac suisse). Il y a aussi des portraits officiels du roi et de la reine du Népal, qui datent des années soixante, et qu’on ne voit nulle part ailleurs. Malgré le milieu de l’après-midi, la taverne était pleine d’habitués penchés sur des mini tonneaux remplis de quelque grain fermenté – j’appris plus tard que c’était du millet – dans lesquels ils versaient régulièrement de l’eau chaude et dont ils extrayaient la décoction au travers d’un tube d’aluminium. La clientèle de Didi est exclusivement masculine et le fait que la carte soit pour moitié composée d’alcools y est peut-être associé. On vient là pour boire et on se sent un peu comme dans les romans de Zola ; une population ouvrière s’enivre après le dur labeur. Si Didi est toujours soignée et élégante dans ses robes tibétaines, sa fille ressemble à une souillon. Je ne peux l’imaginer que comme je l’ai vue cent fois, l’échine tordue faisant contrepoids à une jarre métallique énorme, qu’elle transporte avec difficulté. Aujourd’hui elle a coupé ses cheveux et les porte au carré avec une frange, c’est la première fois que je peux la regarder comme une fillette de douze ans ayant une vie ouverte sur le monde extérieur. Même avec cette face toute plate, elle a un certain charme, derrière les yeux tristes il y a comme des forêts sauvages, sombres et mystérieuses.

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