jeudi 7 décembre 1995

Katmandou, cinquante-huitième jour,

« Mennecy, mais si, j’en ai déjà entendu parler, j’avais un copain là-bas ! Comment s’appelait-il, Bé, bé quelque chose, Bénonni…, Bénonni Pascal, oh, je ne sais même pas s’il est encore vivant, tous les gens que j’ai connu à cette époque sont morts… » - « Ah, c’est très compliqué, si tu veux prendre l’ascenseur, tu dois monter au cinquième, descendre à pieds au quatrième et remonter par un petit escalier au fond du couloir au cinquième étage. » Combien de ces aujourd’hui disparus s’étaient perdus dans le dédale menant à ma chambre du Boulevard Bonne Nouvelle ? « Bonne nouvelle, nous étions encore vivants, bonne nouvelle, tu es le rescapé en qui nous ne mourrons pas complètement ! » Combien ont été la mes amants, combien ont espéré l’être ? « Hélène, toi qui voulais voir des vieilles photos, j’ai trouvé ce classeur qui en est rempli ! », et les photos de cet anniversaire dans le labyrinthe des combles, ils sont tous là, ceux en qui j’avais investi mes manques affectifs familiaux. Max Atlani, Philippe Bovo, Heinz Mohr, Christian Gandillon, et les autres en sursis, que de traîtres, d’abuseurs de confiance. Peut-on trouver autant de satisfaction à savoir que l’on compte sur vous qu’en sachant que l’on peut compter sur d’autres qui finalement seraient susceptibles de se soustraire à nos attentes ?
Renoncement à la sécurité. Je vais repartir de Katmandou à l’aventure, sans carte de crédit et avec seulement trois cent dollars, de quoi survivre pendant un mois. Peut-être chercher l’ambassade d’Allemagne demain, pour savoir si mes Eurochèques sont utilisables ici. Katmandou étant une capitale tout sera plus facile d’ici qu’en Inde. Même si l’argent va manquer il n’est pas question de me priver de l’essentiel, ma chemise cintrée en velours noir est enfin prête et je vais pouvoir me donner des airs de Jim Morrison à ses heures de gloire !
Katmandou comme si chaque image était la dernière ; le contre-jour d’un temple dans le marine d’une nuit sans nuage, un Népalais chantant d’une voix rauque sur son vélo, les policiers frappant régulièrement de leur canne le sol de briques rouges…

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